« Vous créez un frisson nouveau. »— Victor Hugo à Baudelaire, 1857
La vie de Charles Baudelaire ressemble à un de ses poèmes : une beauté sombre, une tension constante entre l'aspiration au sublime et la chute dans la misère, et une fin qui laisse le lecteur dévasté. En quarante-six ans, il n'a publié qu'un seul recueil de poèmes — Les Fleurs du mal. Cela a suffi pour changer la poésie à jamais.
L'enfance et les blessures fondatrices (1821-1841)
Charles-Pierre Baudelaire naît à Paris le 9 avril 1821. Son père, François Baudelaire, est un ancien prêtre défroqué devenu fonctionnaire, amateur de peinture, qui a soixante-deux ans à la naissance de son fils. Il meurt quand Charles a six ans. L'enfant garde de lui le goût de l'art et un sentiment d'abandon qui ne le quittera jamais.
Sa mère, Caroline, se remarie dix-huit mois plus tard avec le commandant Jacques Aupick — militaire rigide, autoritaire, brillant (il finira ambassadeur puis sénateur). Baudelaire ne pardonnera jamais ce remariage. Aupick incarne tout ce qu'il déteste : l'ordre, la convention, la respectabilité bourgeoise. Le conflit avec le beau-père sera le traumatisme central de sa vie.
Envoyé en pension à Lyon, puis au lycée Louis-le-Grand à Paris, le jeune Baudelaire est un élève brillant mais indiscipliné. Il lit énormément, écrit ses premiers vers, se fait renvoyer pour indiscipline. En 1841, sa famille, inquiète de ses fréquentations bohèmes, l'envoie en voyage vers les Indes sur un navire marchand. Il ne dépassera pas l'île Maurice et La Réunion — mais ces quelques mois sous les tropiques nourriront son imaginaire exotique pour toujours.
Le dandy et la chute (1842-1856)
De retour à Paris, Baudelaire touche l'héritage paternel — environ 75 000 francs, une petite fortune. Il s'installe dans l'île Saint-Louis, adopte le mode de vie du dandy : vêtements noirs impeccables, cravates extravagantes, appartement raffiné, nuits dans les cafés et les théâtres. Il dépense sans compter.
Il rencontre Jeanne Duval, une actrice métisse, qui sera son amour, sa muse, son tourment et sa malédiction pendant vingt ans. Leur relation est orageuse, destructrice, passionnée — Baudelaire ne pourra jamais s'en détacher complètement, même quand Jeanne le trompe, le vole, le ruine. Les poèmes du « cycle de Jeanne Duval » dans Les Fleurs du mal — « La Chevelure », « Le Serpent qui danse », « Sed non satiata » — sont des chefs-d'œuvre d'amour charnel et de désespoir.
En deux ans, Baudelaire a dépensé la moitié de son héritage. Sa famille, effrayée, obtient en 1844 un conseil judiciaire — une tutelle financière qui le prive du contrôle de son argent. Il ne touchera plus jamais son capital librement. Cette humiliation l'accompagnera toute sa vie : le plus grand poète de France vivra dans la dette permanente, les déménagements forcés, les lettres suppliantes aux créanciers.
Pendant ces années de bohème, il fait pourtant un travail considérable. Il découvre Edgar Allan Poe en 1847 et en fait la grande affaire de sa vie : ses traductions de Poe — Histoires extraordinaires, Nouvelles histoires extraordinaires — sont considérées comme supérieures aux originaux. Il écrit aussi une critique d'art novatrice (les Salons de 1845 et 1846), où il défend Delacroix et pose les bases de la critique moderne.
Les Fleurs du mal : le procès et la consécration (1857)
Le 25 juin 1857, Les Fleurs du mal paraissent chez Poulet-Malassis. Le recueil contient cent poèmes organisés en six sections — de « Spleen et Idéal » (le conflit central entre aspiration et dégoût) à « La Mort » (l'ultime échappatoire). L'architecture est rigoureuse : ce n'est pas une collection de poèmes, c'est un itinéraire spirituel.
Le scandale est immédiat. Le 20 août, Baudelaire est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » — le même chef d'accusation que Flaubert six mois plus tôt pour Madame Bovary. Mais Flaubert a été acquitté. Baudelaire, lui, est condamné : six poèmes sont interdits, l'auteur et l'éditeur reçoivent des amendes. Les poèmes censurés — dont « Les Bijoux », « Lesbos », « Les Métamorphoses du vampire » — ne seront réhabilités qu'en 1949.
Victor Hugo, depuis son exil de Guernesey, lui écrit une lettre devenue célèbre : « Vous créez un frisson nouveau. » Hugo a tout compris. Baudelaire ne fait pas de la provocation — il invente quelque chose. Pour une analyse détaillée du recueil, voir notre article sur Les Fleurs du mal.
Ce que Baudelaire invente
Avant Baudelaire, la poésie française chante la nature, l'amour, Dieu, la patrie. Baudelaire chante la ville. Les rues de Paris, les mendiants, les prostituées, les chiffonniers, les foules anonymes. Il fait entrer dans le vers ce qui n'y avait jamais figuré : la laideur, la décomposition (« Une charogne »), l'ennui existentiel (les quatre « Spleen »), l'artifice, le maquillage, le vin, le haschich.
Mais — et c'est là son génie absolu — il le fait avec une perfection formelle impeccable. Ses alexandrins sont irréprochables. Ses sonnets sont des bijoux d'architecture. La beauté naît de la laideur, la musique de la dissonance. C'est le programme du recueil, annoncé dès le titre : tirer des fleurs du mal. Extraire du beau de l'horrible.
Les dernières années (1858-1867)
Après le procès, Baudelaire prépare une seconde édition des Fleurs du mal (1861), augmentée de trente-cinq nouveaux poèmes, dont certains de ses plus grands — « Le Voyage », « Le Cygne », « Les Petites Vieilles ». Il publie aussi Les Paradis artificiels (1860), un essai sur le haschich et l'opium, et commence à écrire les Petits Poèmes en prose (publiés posthumément sous le titre Le Spleen de Paris), qui inventent le poème en prose moderne.
Mais le corps lâche. La syphilis contractée dans sa jeunesse attaque son système nerveux. Dettes, migraines, paralysies passagères. En 1864, il fuit ses créanciers en Belgique — « ce pays où les arbres sont noirs, où les légumes ont le goût de la terre » — pour donner des conférences. C'est un échec. Il déteste Bruxelles, déteste les Belges (son pamphlet inachevé Pauvre Belgique ! est d'une méchanceté jubilatoire), déteste sa propre impuissance.
En mars 1866, il s'effondre dans l'église Saint-Loup à Namur — un accident vasculaire cérébral. Le plus grand poète français perd l'usage de la parole. Il ne prononcera plus qu'un seul mot, répété en boucle : « Crénom ! » — un juron. Il est ramené à Paris, interné dans une maison de santé. Il meurt le 31 août 1867, à quarante-six ans, dans les bras de sa mère.
L'héritage
Incompris de son vivant — les ventes des Fleurs du mal ont été modestes —, Baudelaire est aujourd'hui reconnu comme le fondateur de la poésie moderne. Rimbaud l'appelait un « voyant ». Verlaine lui consacra un essai dans Les Poètes maudits. Mallarmé disait que « tout l'effort poétique français depuis Baudelaire revient à le continuer ». Dans le monde anglophone, T.S. Eliot voyait en lui l'inventeur de la poésie urbaine.
Un seul recueil a suffi. Cent poèmes. Et la poésie ne s'en est jamais remise.