« Toute la sagesse humaine sera résumée dans ces deux mots : Attendre et Espérer. »
Alexandre Dumas est le romancier le plus populaire de la littérature française — et peut-être le plus mal compris. Adoré par des millions de lecteurs dans le monde entier, il a été longtemps méprisé par l'establishment littéraire. Trop prolifique pour être sérieux. Trop divertissant pour être grand. Trop métis pour être respectable. Chacune de ces objections est fausse — et la vie de Dumas suffit à le prouver.
Les origines : sang mêlé et héroïsme (1802-1823)
Alexandre Dumas naît le 24 juillet 1802 à Villers-Cotterêts, dans l'Aisne. Son père, Thomas-Alexandre Dumas, est l'un des personnages les plus extraordinaires de l'histoire militaire française. Fils d'un marquis français (Alexandre-Antoine Davy de la Pailleterie) et d'une esclave afro-caribéenne (Marie-Cessette Dumas) à Saint-Domingue, Thomas-Alexandre est un colosse métis qui devient général de division sous la République — le plus haut grade jamais atteint par un homme de couleur dans l'armée française avant le XXe siècle.
Ses exploits sont légendaires : il capture à lui seul un pont défendu par un escadron autrichien. Il est surnommé « le Diable noir » par les Autrichiens et « l'Horatius Coclès du Tyrol » par ses propres soldats. Mais il se brouille avec Bonaparte (dont il critique l'expédition d'Égypte), est emprisonné à Naples, empoisonné, et revient en France brisé. Il meurt en 1806 quand Alexandre a quatre ans.
Cette figure paternelle héroïque et sacrifiée marquera toute l'œuvre de Dumas. Les héros de ses romans — d'Artagnan, Monte-Cristo, Chicot — sont des hommes d'action, généreux, courageux, plus grands que la vie. Ils sont les fils littéraires du général Dumas.
L'enfance d'Alexandre est modeste. Sa mère, veuve sans pension (Bonaparte a refusé de la verser), l'élève à Villers-Cotterêts avec peu de moyens. Le jeune Dumas ne fait pas d'études supérieures — il apprend le latin en autodidacte, dévore les livres, chasse dans les forêts de l'Aisne. Sa seule arme pour conquérir Paris sera une belle écriture — littéralement : il est engagé comme clerc grâce à sa calligraphie.
La conquête de Paris (1823-1840)
Dumas arrive à Paris à vingt ans, avec quarante-cinq francs en poche. Il trouve un emploi de secrétaire chez le duc d'Orléans (futur Louis-Philippe) et commence à écrire pour le théâtre. Henri III et sa cour (1829), drame historique en prose, est un triomphe — la pièce est jouée six mois avant Hernani de Hugo. Dumas est l'un des fondateurs du drame romantique.
Pendant les années 1830, il écrit pièce sur pièce : Antony (1831), La Tour de Nesle (1832), Kean (1836). Il est le dramaturge le plus joué de Paris. Il participe aussi à la Révolution de 1830 — il est sur les barricades, organise la prise d'un dépôt de poudre, traverse la France en mission pour La Fayette. Dumas ne se contente pas d'écrire l'aventure — il la vit.
L'empire du feuilleton (1840-1855)
En 1838, Dumas découvre le feuilleton — cette invention éditoriale où les journaux publient les romans en épisodes quotidiens. C'est une révolution, et Dumas en devient le roi. Entre 1844 et 1850, il publie à un rythme sidérant :
Les Trois Mousquetaires (1844), Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846), La Reine Margot (1845), Vingt Ans après (1845), Le Vicomte de Bragelonne (1847-1850), Le Chevalier de Maison-Rouge (1845), Joseph Balsamo (1846-1849)... Des dizaines de milliers de pages, souvent dictées, toujours palpitantes.
Comment produit-il autant ? Grâce à des collaborateurs, et notamment Auguste Maquet, un professeur d'histoire qui fournit les trames et les recherches documentaires. Dumas transforme ce matériau en romans — il ajoute les dialogues, le rythme, les personnages, l'humour, l'émotion. La polémique sur cette collaboration dure encore. Mais quiconque a lu Maquet seul (il a publié sous son nom après la rupture avec Dumas) sait que le génie narratif — le souffle, les dialogues, les personnages vivants — c'est Dumas.
Le prodigue (1847-1870)
Dumas gagne des fortunes — et les dépense plus vite encore. Il se fait construire un château à Port-Marly qu'il baptise le Château de Monte-Cristo — une folie néogothique avec un pavillon d'écriture au milieu d'un parc. Il y donne des fêtes somptueuses, nourrit des dizaines de parasites, entretient des maîtresses (il aura des dizaines de liaisons et au moins quatre enfants naturels, dont Alexandre Dumas fils, l'auteur de La Dame aux camélias).
Il finance un théâtre (le Théâtre-Historique), lance un journal (Le Mousquetaire), achète un bateau, voyage en Italie, en Russie, en Algérie. Il vit comme ses personnages — sans compter, sans prévoir, avec une générosité folle. Et il finit comme certains d'eux : criblé de dettes, poursuivi par les créanciers.
En 1860, il rejoint Garibaldi en Italie et participe (à sa manière) à l'unification italienne — il dirige un journal à Naples, fournit des armes aux insurgés, se fait nommer directeur des fouilles de Pompéi. Même à soixante ans, Dumas ne peut pas rester tranquille.
La question raciale
Dumas a vécu toute sa vie avec le racisme. Ses origines métisses étaient connues de tous — et utilisées contre lui. Un critique l'appelle « nègre » dans un journal. Dumas répond avec une dignité superbe : « Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit. »
Cette réplique est devenue légendaire — et elle dit tout sur le caractère de Dumas. Face à l'insulte, il riposte par l'esprit. Face au mépris, il oppose le panache. C'est la même philosophie que celle de Cyrano — le même refus de se laisser diminuer.
La mort et le Panthéon (1870-2002)
Dumas meurt le 5 décembre 1870, à Puys, près de Dieppe, chez son fils Alexandre. La France est en guerre, Paris est assiégé. La mort de Dumas passe presque inaperçue.
Il faudra attendre 2002 — cent trente-deux ans — pour que la République reconnaisse enfin ce qu'elle doit à Dumas. Le 30 novembre 2002, ses cendres sont transférées au Panthéon, en présence du président Chirac. Le cercueil, drapé d'un tissu bleu frappé de la devise « Tous pour un, un pour tous », traverse Paris sous les vivats. Reconnaissance tardive pour un écrivain longtemps méprisé par l'establishment — mais adoré, depuis cent soixante ans, par des millions de lecteurs dans le monde entier.
Pour découvrir ses œuvres, commencez par Les Trois Mousquetaires (l'aventure pure) ou Le Comte de Monte-Cristo (le chef-d'œuvre absolu).