Le roman inachevé qui dit tout
Gustave Flaubert meurt le 8 mai 1880, à cinquante-huit ans, en laissant Bouvard et Pécuchet inachevé. Il y travaillait depuis dix ans — dix ans de lectures obsessionnelles, de notes accumulées, de désespoir devant l'ampleur de la tâche. Le roman, publié à titre posthume en 1881, est incomplet : le second volume, qui devait être un « sottisier » — une anthologie de la bêtise humaine compilée par les deux personnages — n'existe qu'à l'état de fragments. Mais le premier volume suffit amplement pour faire de Bouvard et Pécuchet l'un des textes les plus singuliers de la littérature française.
L'histoire est d'une simplicité désarmante. Bouvard et Pécuchet, deux copistes parisiens, se rencontrent par hasard sur un banc du boulevard Bourdon. Ils se découvrent une affinité immédiate. Quand Bouvard hérite d'une fortune, les deux amis s'installent à la campagne et décident de s'instruire. Ils vont tout essayer — l'agriculture, la chimie, la médecine, la géologie, l'archéologie, la littérature, la philosophie, la religion, la politique, la gymnastique, le magnétisme, le spiritisme — et tout rater.
L'encyclopédie à l'envers
Chaque chapitre est consacré à un domaine du savoir. Bouvard et Pécuchet s'y lancent avec enthousiasme, lisent les manuels, achètent le matériel, appliquent les méthodes — et aboutissent systématiquement au désastre. Leurs confitures explosent. Leurs cultures pourrissent. Leur éducation de deux orphelins est un fiasco. Leur tentative de suicide échoue (ils n'arrivent même pas à se tuer correctement).
Mais la satire de Flaubert ne vise pas seulement les deux bonshommes. Ce qu'il attaque, c'est le savoir lui-même — ou plutôt la prétention du savoir à donner des réponses définitives. Chaque manuel que consultent Bouvard et Pécuchet contredit le précédent. Les experts se disputent. Les théories s'effondrent. La science du XIXe siècle, vue par Flaubert, est un chaos de certitudes contradictoires — et les pauvres copistes, qui prennent tout au pied de la lettre, sont les victimes de cette confusion.
Le rire de Flaubert
On dit souvent que Flaubert est un auteur triste. Bouvard et Pécuchet prouve le contraire. C'est un roman hilarant — d'un comique sec, répétitif, implacable, qui fait penser à Beckett ou aux Monty Python. Le mécanisme est toujours le même : enthousiasme → application → catastrophe → découragement → nouvel enthousiasme pour un autre domaine. Cette répétition, loin de lasser, produit un effet comique croissant. On sait ce qui va se passer — et c'est précisément pour ça qu'on rit.
Le duo Bouvard-Pécuchet est l'ancêtre de tous les duos comiques de la culture française — Dupond et Dupont, les Pieds Nickelés, les Deschiens. L'un est gros, l'autre est maigre. L'un est optimiste, l'autre est prudent. Ensemble, ils forment une machine à produire du désastre avec les meilleures intentions du monde.
Le Dictionnaire des idées reçues
Le projet initial de Flaubert incluait un second volume : le Dictionnaire des idées reçues, une compilation alphabétique des lieux communs et des clichés que la bourgeoisie répète sans réfléchir. Flaubert y travaillait depuis des décennies — il collectait les phrases toutes faites comme d'autres collectent les papillons. Le dictionnaire, publié séparément, est un chef-d'œuvre miniature de satire. Quelques entrées : « BLONDES — Plus chaudes que les brunes. (Voir : Brunes) » ; « BRUNES — Plus chaudes que les blondes. (Voir : Blondes) ». La circularité de la bêtise, en deux lignes.
Flaubert contre son siècle
Bouvard et Pécuchet est le testament de Flaubert — sa déclaration de guerre finale contre la bêtise bourgeoise qu'il combattait depuis Madame Bovary. Mais là où Bovary était un roman de compassion (Emma souffre de sa médiocrité), Bouvard est un roman de désespoir comique : les deux copistes ne souffrent pas, ils recommencent. Leur obstination est à la fois ridicule et admirable — et c'est cette ambiguïté qui fait la richesse du texte.
Le roman pose aussi une question que notre époque de surcharge informationnelle rend brûlante : que se passe-t-il quand tout le savoir du monde est accessible mais qu'on ne sait pas quoi en faire ? Bouvard et Pécuchet sont les premiers victimes de l'info-obésité — deux siècles avant Google.
Pourquoi le lire aujourd'hui
Pour rire. C'est le Flaubert le plus drôle, et de loin. Pour la satire du savoir, plus pertinente que jamais à l'ère des tutoriels YouTube et des articles Wikipédia. Et pour découvrir un Flaubert inattendu — ludique, féroce, presque tendre envers ses deux idiots magnifiques.
Si vous voulez explorer tout Flaubert, commencez par Madame Bovary, poursuivez avec L'Éducation sentimentale et Salammbô, puis terminez par Bouvard — vous verrez l'arc complet d'un des plus grands stylistes de la langue française.