« C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule ! »
Le 28 décembre 1897, Edmond Rostand est malade d'angoisse. Sa pièce en vers, Cyrano de Bergerac, est sur le point d'être créée au théâtre de la Porte-Saint-Martin avec le grand Coquelin dans le rôle-titre. Rostand est convaincu que c'est un désastre. Cinq actes en alexandrins, à une époque où le naturalisme et le théâtre d'idées dominent la scène ? Qui va vouloir de ça ?
Avant le lever de rideau, il prend Coquelin par les mains : « Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette aventure. »
Cinq actes plus tard, la salle est debout. Le public pleure, crie, applaudit pendant quarante minutes. Le ministre des Finances, présent dans la loge officielle, arrache sa propre Légion d'honneur et l'épingle sur le revers de Rostand. Le lendemain, toute la presse est unanime. Cyrano est le triomphe théâtral du siècle. La pièce sera jouée plus de quatre cents fois d'affilée — un record qui ne sera pas battu avant des décennies.
L'histoire complète
Cyrano de Bergerac est un mousquetaire gascon d'un talent immense — poète, bretteur, philosophe, musicien. Il manie l'épée aussi bien que le vers, compose des ballades en plein duel, met en déroute cent hommes à la porte de Nesle. Mais il est affligé d'un nez monstrueux — un nez « qui d'un quart d'heure en tout lieu le précède » — et cette disgrâce le convainc qu'il est condamné à ne jamais être aimé.
Il aime sa cousine Roxane, belle et précieuse, avec une passion qu'il cache sous l'ironie et la bravoure. Quand Roxane lui confie qu'elle est tombée amoureuse du beau Christian de Neuvillette, un nouveau cadet de Gascogne, Cyrano fait un choix terrible : puisqu'il ne peut être aimé pour lui-même, il donnera ses mots à un autre. Christian aura le visage, Cyrano aura l'âme.
Le pacte fonctionne. Cyrano écrit les lettres d'amour, Christian les signe. Roxane est conquise par une éloquence qui la transporte. La scène du balcon — Cyrano caché dans l'ombre sous la fenêtre de Roxane, soufflant à Christian les mots qui la font fondre, puis prenant sa place dans l'obscurité et parlant directement, le visage invisible — est l'une des scènes les plus belles et les plus déchirantes du théâtre mondial. Cyrano déclare enfin son amour à la femme qu'il aime — mais elle croit entendre un autre.
Le siège d'Arras
Le troisième et le quatrième acte se déroulent au siège d'Arras, pendant les guerres de Louis XIII. Christian et Cyrano sont sur le front. Cyrano traverse chaque jour les lignes espagnoles pour faire parvenir à Roxane des lettres passionnées — deux par jour, au péril de sa vie. Quand Roxane arrive au camp (scène invraisemblable mais grandiose), elle avoue à Christian qu'elle l'aime désormais pour son âme, pas pour son visage. Christian comprend enfin : c'est Cyrano qu'elle aime, sans le savoir.
Christian veut que Cyrano révèle la vérité. Mais avant que quoi que ce soit puisse être dit, il est tué au combat. Cyrano se tait. Roxane ne saura rien.
Le dernier acte : quinze ans plus tard
Roxane s'est retirée dans un couvent. Cyrano lui rend visite chaque samedi depuis quinze ans, toujours fidèle, toujours silencieux. Un jour d'automne, il arrive blessé — frappé à la tête par une bûche tombée d'une fenêtre (un assassinat déguisé en accident). Il est en train de mourir, mais Roxane ne le sait pas encore.
Il lui demande de lire la dernière lettre de Christian — qu'il connaît par cœur, puisqu'il l'a écrite. La nuit tombe. Cyrano continue de « lire » dans l'obscurité. Roxane sursaute : « Mais il fait nuit, comment pouvez-vous lire ? » Elle comprend enfin. Les lettres, les mots, l'âme — c'était lui. Depuis toujours.
Cyrano meurt en emportant la seule chose qui lui reste, la seule chose qu'on ne peut lui prendre :
« Mon panache. »
Pourquoi Cyrano fonctionne encore
La pièce a plus de cent vingt ans. Elle devrait avoir vieilli — les duels en alexandrins, les mousquetaires, les précieuses. Et pourtant, chaque nouvelle mise en scène fait salle comble, chaque adaptation cinématographique trouve son public. Pourquoi ?
Parce que Cyrano touche quelque chose d'universel : la peur de ne pas être aimé pour ce qu'on est. Le nez de Cyrano n'est qu'un symbole — chacun a le sien. Chacun a cette chose qu'il croit disqualifiante, ce défaut qu'il pense rédhibitoire. Et chacun a rêvé d'être assez brave pour s'en moquer — comme Cyrano, qui transforme sa disgrâce en panache.
Il y a aussi la générosité du sacrifice. Cyrano donne tout — son talent, ses mots, son amour — sans rien recevoir en retour. C'est un renoncement absolu, et c'est pour ça qu'on pleure : pas de tristesse, mais d'admiration. Le panache, chez Rostand, c'est la grâce dans le renoncement. C'est ajouter à son geste quelque chose de gratuit, d'inutile, de beau — « un peu d'excès ». Et ça, ça ne vieillit pas.
Le vrai Cyrano
Savinien de Cyrano de Bergerac a réellement existé. Né en 1619, c'était un écrivain et un duelliste parisien (pas gascon — Rostand a pris des libertés). Il a écrit des œuvres de science-fiction avant la lettre, notamment L'Autre Monde ou les États et Empires de la Lune, un voyage imaginaire où il imagine des civilisations lunaires. Il est mort en 1655, probablement assassiné — une poutre lui étant tombée sur la tête. Rostand a repris ce détail pour la scène finale de sa pièce.
Mais le Cyrano de Rostand dépasse infiniment le personnage historique. Il est devenu un archétype — l'homme d'esprit et de cœur que la laideur condamne à l'ombre. Un archétype qui, depuis 1897, n'a cessé de parler à chaque génération.