Un adolescent dynamite la littérature
Raymond Radiguet a dix-sept ans quand il écrit Le Diable au corps. Dix-sept ans — l'âge où la plupart des gens peinent à rédiger une dissertation. Publié en 1923, le roman fait scandale immédiatement. Non pas à cause de son style — qui est d'une clarté classique, presque froide — mais à cause de son sujet : un adolescent de quinze ans a une liaison avec une jeune femme mariée dont le mari est au front, pendant la Première Guerre mondiale. L'adultère comme toile de fond de la guerre, la jouissance comme envers de la mort : la bourgeoisie française est indignée.
Radiguet meurt un an plus tard, à vingt ans, de la fièvre typhoïde. Il laisse deux romans — Le Diable au corps et Le Bal du comte d'Orgel (posthume) — et la certitude qu'on a perdu un génie. Jean Cocteau, son mentor et amant, ne s'en remettra jamais.
L'histoire : l'amour comme égoïsme
Le narrateur, qu'on ne nomme jamais (comme chez Constant dans Adolphe), raconte sa liaison avec Marthe, jeune femme de dix-neuf ans mariée à un soldat parti au front. L'histoire est simple : ils se rencontrent, s'aiment, se voient en cachette. Marthe tombe enceinte. Le mari revient. Marthe meurt en couches. L'enfant survit — le mari le croit sien.
Ce qui choque, ce n'est pas l'intrigue — c'est le ton. Le narrateur ne se repent de rien. Il ne souffre pas de culpabilité. Il raconte sa liaison avec un détachement qui confine à la cruauté. Il aime Marthe — mais il s'aime davantage. Son amour est un narcissisme adolescent d'une lucidité terrifiante. Radiguet, à dix-sept ans, décrit les mécanismes de l'égoïsme amoureux avec une précision que des romanciers de cinquante ans ne possèdent pas.
La guerre comme arrière-plan
La Première Guerre mondiale n'est jamais décrite directement. Pas de tranchées, pas de combats, pas de morts au front. Mais elle est partout — dans l'absence du mari, dans la liberté anormale dont jouissent les adolescents, dans le sentiment que les règles sociales sont suspendues. La guerre crée un vide moral dans lequel le narrateur s'engouffre. Il ne pense pas aux soldats qui meurent — il pense à lui. Et c'est cette indifférence, plus que l'adultère, qui a scandalisé les lecteurs de 1923 : le roman semblait dire que l'arrière se moquait du front.
Radiguet ne juge pas son narrateur. Il ne le condamne pas, ne l'excuse pas. Il le montre — avec cette objectivité glaciale qui est la marque du classicisme français. On pense à Laclos, à La Rochefoucauld, à Stendhal : la même tradition d'analyse impitoyable des sentiments.
Un style d'une maturité impossible
Le style de Radiguet est le contraire de ce qu'on attendrait d'un adolescent. Pas de lyrisme, pas d'emphase, pas de métaphores excessives. Des phrases courtes, précises, qui disent exactement ce qu'elles veulent dire — et rien de plus. C'est un style qui rappelle celui de Mme de La Fayette dans La Princesse de Clèves — la même économie, la même élégance, la même capacité à dire l'essentiel en peu de mots.
Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je ? Est-ce ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre ?
Cette phrase d'ouverture annonce tout : le ton provocateur, l'absence de remords, et la confusion entre la guerre et l'adolescence — deux catastrophes qui, pour le narrateur, se confondent.
Pourquoi le lire aujourd'hui
Parce que c'est un roman de cent cinquante pages qui se lit en une soirée et qu'on n'oublie pas. Parce que Radiguet, mort à vingt ans, a laissé un texte qui en dit plus sur l'égoïsme amoureux que des milliers de pages de romans sentimentaux. Et parce que la question qu'il pose — peut-on aimer vraiment quand on n'aime que soi ? — n'a pas de réponse simple.
Si les romans d'amour courts et incisifs vous intéressent, poursuivez avec notre analyse d'Adolphe de Benjamin Constant — autre chef-d'œuvre de brièveté, autre dissection impitoyable du cœur masculin.