« Comment peut-on être Persan ? »

Cette phrase — prononcée par un Parisien stupéfait qu'un étranger puisse exister — résume tout le projet des Lettres persanes (1721). Montesquieu, magistrat bordelais de trente-deux ans, invente un dispositif d'une simplicité géniale : faire observer la France par des étrangers. Et ce qu'ils voient est dévastateur.

Le dispositif : le regard neuf

Deux Persans — Usbek, philosophe et seigneur, et Rica, jeune homme vif et curieux — quittent Ispahan pour Paris. Pendant huit ans (1711-1720), ils échangent des lettres avec leurs amis restés en Perse et entre eux. Cent soixante et une lettres au total, qui forment un roman épistolaire à la fois satirique, philosophique et romanesque.

Le procédé est simple mais redoutable : en feignant de ne pas comprendre les coutumes françaises, les deux Persans les dénaturalisent. Ce qui semble normal aux Français — parce que c'est habituel — apparaît soudain absurde, arbitraire, ridicule quand un regard étranger le questionne.

La satire : ce que les Persans ne comprennent pas

Rica et Usbek ne comprennent pas pourquoi le pape — « un vieux idole qu'on encense par habitude » — peut décréter qu'un morceau de pain est un corps humain. Ils ne comprennent pas pourquoi le roi de France peut transformer un plat d'étain en or simplement en le touchant (allusion à la manipulation monétaire de Louis XIV). Ils ne comprennent pas les perruques, les cafés, l'Académie française (« ces quarante hommes qui ne font que causer »), la mode, les duels, la confession auriculaire.

À chaque lettre, Montesquieu cible une institution, un usage, un préjugé — et le réduit à l'absurde par le simple fait de le décrire sans l'habitude qui le rend acceptable. Le roi est « un grand magicien ». Le pape est « un autre magicien, plus fort que le premier ». Les courtisans sont des automates qui se lèvent, s'habillent et parlent selon des rituels incompréhensibles.

L'ironie est d'autant plus efficace qu'elle est légère. Montesquieu ne dénonce pas — il sourit. Il ne s'indigne pas — il s'étonne. Et c'est cet étonnement feint qui est dévastateur, parce qu'il oblige le lecteur à voir sa propre société avec des yeux neufs.

L'histoire du sérail : la tragédie du pouvoir

Les Lettres persanes ne sont pas seulement une satire. Elles contiennent aussi un roman — et ce roman est une tragédie. Pendant qu'Usbek philosophe à Paris, son sérail d'Ispahan se désagrège. Ses femmes, enfermées et surveillées par des eunuques, se révoltent progressivement. Les lettres du sérail — intercalées avec les lettres parisiennes — racontent une montée en tension lente et inexorable.

Usbek est un homme éclairé qui critique le despotisme français — mais il est lui-même un despote dans son sérail. Il maintient ses femmes dans l'enfermement, les fait surveiller par des eunuques à qui il ordonne de les punir physiquement. La contradiction est flagrante — et Montesquieu la laisse parler d'elle-même, sans commentaire.

Le dénouement est violent. Roxane, la favorite, se révolte ouvertement. Elle prend un amant, défie les eunuques, et écrit à Usbek une dernière lettre d'une puissance extraordinaire : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? [...] J'ai réformé tes lois sur celles de la nature, et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance. » Puis elle se suicide au poison.

Cette lettre finale est le cri de liberté le plus radical du livre. Montesquieu, qui écrira plus tard De l'Esprit des lois, montre déjà que tout pouvoir sans contrepoids mène à la tyrannie — que ce soit dans un sérail ou dans un royaume, en Perse ou en France.

Un livre fondateur des Lumières

Publié anonymement à Amsterdam en 1721 (la prudence s'imposait — la censure royale était vigilante), le livre connaît un succès immédiat. Il se vend « comme du pain », note Montesquieu lui-même. Ce succès tient à plusieurs facteurs : l'exotisme du cadre persan, l'humour de la satire, le scandale des scènes de sérail (érotisme voilé mais bien présent).

Mais l'importance historique du livre dépasse le divertissement. Les Lettres persanes inaugurent l'esprit critique des Lumières — cette idée révolutionnaire que rien n'est sacré, que tout peut être examiné, questionné, critiqué par la raison. Les lois, les religions, les institutions, les mœurs — tout doit se justifier devant le tribunal de la raison, ou être réformé.

Voltaire, Diderot, Rousseau — tout le siècle des Lumières passe par cette porte que Montesquieu a ouverte en 1721. Candide est le fils de Rica. L'Encyclopédie est la fille des Lettres persanes. La Déclaration des droits de l'homme est leur petite-fille.

Comment les lire

Les cent soixante et une lettres ne se lisent pas comme un roman linéaire. On peut picorer — lire une lettre par soir, dans le désordre. Certaines sont des petits essais philosophiques (sur la justice, la tolérance, la démographie). D'autres sont des scènes de comédie. D'autres encore sont des lettres d'amour ou de jalousie. La variété est le charme du livre.

Pour une lecture suivie, concentrez-vous sur deux fils : les lettres parisiennes de Rica (les plus drôles) et les lettres du sérail (les plus dramatiques). Les deux fils convergent dans les dernières lettres — et le dénouement est fulgurant.

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