On ne sort pas indemne de Germinal. Publié en 1885, le treizième volume du cycle des Rougon-Macquart est une plongée physique, presque sensorielle, dans les mines de charbon du nord de la France. Pour l'écrire, Zola a passé une semaine à Anzin pendant la grande grève de 1884 — descendant dans les fosses, visitant les corons, parlant aux mineurs, remplissant ses carnets de notes. Ce qu'il en a tiré est le roman social le plus puissant jamais écrit en langue française.
Le contexte historique
Quand Zola commence Germinal, la question ouvrière est explosive. La révolution industrielle a créé un prolétariat miséreux. Les grèves se multiplient — celle d'Anzin, en février 1884, mobilise douze mille mineurs pendant cinquante-six jours. Le droit de grève n'existe que depuis 1864, les syndicats ne sont autorisés que depuis 1884. L'Internationale socialiste, fondée par Marx en 1864, gagne du terrain.
Zola n'est pas socialiste. Il n'est pas politiquement engagé — pas encore (l'affaire Dreyfus viendra plus tard). Mais il est documentaliste, et ce qu'il a vu dans le Nord l'a bouleversé. Germinal naît de cette indignation contenue, transformée en roman.
L'histoire complète
Étienne Lantier arrive à pied dans le bassin minier de Montsou, au cœur d'un hiver glacial. Chômeur, affamé, il cherche du travail. Il se fait embaucher comme herscheur au fond de la mine du Voreux — le nom dit tout : la mine est un monstre qui dévore les hommes.
Ce qu'il découvre le révolte. Des journées de douze heures dans l'obscurité totale, à quatre cents mètres sous terre. Des enfants de douze ans qui poussent des wagonnets dans des galeries si basses qu'on y rampe. Des salaires si bas que les familles vivent dans la faim permanente — le pain noir, la soupe claire, la viande jamais. Les corons, ces alignements de maisons identiques construites par la Compagnie, sont des cages.
Étienne est recueilli par la famille Maheu — le père, la mère (la Maheude, figure héroïque), le grand-père Bonnemort (qui crache noir du matin au soir), et les enfants, dont Catherine, adolescente qui travaille au fond depuis l'âge de douze ans. Étienne tombe amoureux de Catherine, mais elle est sous l'emprise de Chaval, un mineur brutal et jaloux.
La grève
Quand la Compagnie des mines impose une nouvelle baisse de salaires déguisée en « nouveau système de boisage », Étienne — qui s'est formé en lisant des textes socialistes, Proudhon, Marx, l'Internationale — prend la tête d'une grève générale. Il fonde une caisse de secours, organise des réunions clandestines dans la forêt, galvanise les mineurs.
Au début, la solidarité tient. Tout le coron fait bloc. Les femmes sont en première ligne — la Maheude, surtout, qui se bat avec une énergie féroce. Le mouvement s'étend aux fosses voisines.
Mais la Compagnie ne cède pas. Les semaines passent. La faim s'installe. Les enfants maigrissent. Le crédit de l'épicier est coupé. L'hiver s'acharne. Les divisions apparaissent — entre ceux qui veulent tenir et ceux qui veulent reprendre. Chaval, par traîtrise autant que par lâcheté, retourne travailler le premier.
La tension monte jusqu'à l'explosion. Les grévistes, poussés par la faim et la rage, marchent sur les fosses en activité. Ils détruisent le matériel, coupent les câbles, envahissent les puits. Zola décrit cette marche avec un souffle épique terrifiant — une foule en furie, les femmes hurlant, les enfants suivant, une armée de la misère en mouvement.
L'armée intervient. Les soldats sont alignés face aux mineurs. Quelqu'un tire — on ne saura jamais qui. La troupe ouvre le feu. Le Maheu est tué d'une balle en plein front. D'autres tombent. La grève s'effondre dans le sang.
La catastrophe
Souvarine, un anarchiste russe qui travaille à la mine — personnage fascinant, glacial, logique dans sa folie —, décide que la seule réponse est la destruction totale. Il sabote le cuvelage du puits du Voreux, sciant les pièces de bois qui retiennent les eaux souterraines.
La mine s'effondre. Le Voreux s'enfonce littéralement dans la terre — Zola décrit l'engloutissement du bâtiment avec une puissance hallucinante, la cheminée qui penche, les murs qui craquent, le gouffre qui avale tout. Des dizaines d'ouvriers sont piégés au fond.
Étienne, Catherine et Chaval sont bloqués dans une galerie inondée, dans le noir complet. L'eau monte lentement. L'air se raréfie. Pendant des jours, ils attendent — la faim, la soif, le froid, la folie. Dans l'obscurité, Étienne tue Chaval. Catherine, épuisée, délirante, meurt dans les bras d'Étienne en murmurant des mots d'amour. Étienne est secouru in extremis après des jours d'agonie souterraine.
Ce qui rend Germinal unique
Ce n'est pas le sujet — la condition ouvrière — qui fait de Germinal un chef-d'œuvre. D'autres ont écrit sur les mines et la misère. C'est la manière.
D'abord, la mine est un personnage. Le Voreux est décrit dès la première page comme un monstre vivant — « accroupi comme une bête méchante » — qui avale les hommes le matin et les recrache le soir. Cette personnification traverse tout le roman et donne aux scènes souterraines une dimension mythologique.
Ensuite, les scènes de foule. Zola est le plus grand écrivain de foules de la littérature française. La marche des grévistes, l'assaut des fosses, la fusillade — ces scènes ont un souffle épique qui évoque Homère autant que le reportage de guerre. On entend le bruit, on sent la boue, on est dans la masse.
Enfin, les personnages ne sont jamais des symboles. Étienne doute, hésite, se trompe. La Maheude passe de la résignation à la révolte, puis à un courage qui dépasse l'héroïsme. Souvarine est terrifiant de logique dans sa folie destructrice. Et Catherine — Catherine qui meurt au fond de la mine en ayant à peine vécu — est l'un des personnages les plus émouvants de Zola.
Le titre : une promesse
Germinal est le septième mois du calendrier républicain — le mois où la terre dégèle et les graines germent. La dernière scène du roman est inoubliable : Étienne quitte Montsou en marchant à travers les champs. Sous ses pieds, il entend un bruit sourd — le travail souterrain des graines, des hommes, de la révolte à venir. La grève a échoué, mais quelque chose a germé qui ne mourra pas.
La dernière phrase est une image d'une puissance absolue : les hommes « poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur ». Zola ne promet pas la victoire. Il promet que le combat continuera.
Comment lire Germinal aujourd'hui
Le roman fait environ 500 pages. Il se lit en une semaine — et il faut s'y préparer, parce que certaines scènes sont d'une violence physique qui prend aux tripes. Si vous voulez découvrir Zola, Germinal est le meilleur point d'entrée avec L'Assommoir. Si vous aimez les fresques sociales, enchaînez avec Au Bonheur des Dames (le monde du commerce) ou La Bête humaine (le chemin de fer et le crime). Notre guide du naturalisme peut vous aider à situer Zola dans son contexte littéraire.
Vous pouvez détester Zola après avoir lu Germinal. Mais vous ne pourrez pas l'oublier.