« La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. »— Capitaine Nemo
En 1870, quand Jules Verne publie Vingt mille lieues sous les mers, le sous-marin n'existe pas encore — pas vraiment. Des prototypes existent, mais rien qui ressemble à un navire autonome capable de voyager à travers les océans. Le Nautilus du capitaine Nemo est une pure invention. Et pourtant, Verne décrit avec une précision stupéfiante un engin qui ressemble étrangement aux sous-marins nucléaires du XXe siècle. C'est le roman le plus visionnaire de Verne — et c'est aussi l'un de ses plus beaux.
L'histoire
En 1866, un « monstre marin » terrorise les océans — des navires sont éperonnés, des coques percées. Le professeur Pierre Aronnax, naturaliste au Muséum de Paris, son fidèle serviteur Conseil et le harponneur canadien Ned Land embarquent à bord d'une frégate américaine pour traquer la créature.
La frégate attaque le « monstre » — et les trois hommes sont précipités à la mer. Ils se retrouvent sur le dos de la créature, qui n'est pas un animal mais un sous-marin : le Nautilus. Son constructeur et commandant, le capitaine Nemo, les recueille — mais refuse de les laisser repartir. Ils sont prisonniers du plus extraordinaire vaisseau jamais construit.
Commence alors un voyage de vingt mille lieues (environ 80 000 kilomètres) à travers tous les océans du monde. L'Atlantique, le Pacifique, l'océan Indien, la Méditerranée, les mers polaires. Verne transforme chaque étape en une merveille d'exploration : la promenade sous-marine dans les forêts de corail, la chasse aux requins, la visite d'une ferme de perles à Ceylan, la découverte d'un passage sous l'isthme de Suez (canal que Verne imagine sous-marin, anticipant le tunnel sous la Manche), le pôle Sud, les ruines de l'Atlantide engloutie, l'attaque des poulpes géants.
Le dénouement est violent. Nemo, poussé par une haine mystérieuse, attaque et coule un navire de guerre. Aronnax, horrifié, décide de fuir avec Conseil et Ned Land. Ils s'échappent au moment où le Nautilus est aspiré par le Maelström, le tourbillon géant au large de la Norvège. Le sort de Nemo reste incertain.
Le capitaine Nemo : un héros impossible à classer
Nemo est le cœur du roman — et son mystère. Il n'est ni un héros ni un méchant. C'est un homme brisé par l'injustice (on apprendra dans L'Île mystérieuse qu'il est un prince indien dont la famille a été massacrée par les Britanniques), qui s'est retiré du monde pour vivre sous la mer, libre de toute nation, de toute loi, de tout lien humain.
Son nom — « Nemo », personne en latin — résume tout son programme : s'effacer du monde des hommes. Mais ce programme est contradictoire. Nemo dit mépriser l'humanité, mais il aide les opprimés (les plongeurs indiens exploités, les insurgés crétois). Il dit vouloir la paix, mais il coule des navires de guerre. Il est misanthrope et humaniste, violent et cultivé, despotique et généreux.
C'est cette complexité qui fait de Nemo l'un des grands personnages de la littérature d'aventure. Verne, qui écrira cinquante ans plus tard des héros bien plus simples, n'a jamais retrouvé cette profondeur psychologique. Nemo dépasse le roman qui l'a créé — il est devenu un archétype, celui du génie solitaire en révolte contre le monde.
Le Nautilus : une technologie rêvée
Le sous-marin de Nemo est décrit avec une précision technique qui impressionnait les ingénieurs de l'époque. Verne détaille la propulsion (électrique, alimentée par des batteries au sodium extraites de l'eau de mer), les systèmes de ballast, l'éclairage, la ventilation, les hublots en verre épais, le salon-bibliothèque de douze mille volumes, l'orgue que Nemo joue seul dans les profondeurs.
Certaines de ces « inventions » se sont réalisées : la propulsion électrique des sous-marins, les scaphandres autonomes, les hublots d'observation. D'autres restent de la fiction (l'énergie tirée de l'eau de mer). Mais la méthode de Verne est toujours la même : il part de technologies existantes et les extrapole avec une logique rigoureuse. Ce n'est pas de la magie — c'est de l'ingénierie imaginaire.
Simon Lake, inventeur de l'un des premiers sous-marins modernes, a déclaré que Vingt mille lieues avait été sa principale source d'inspiration. Robert Ballard, qui a retrouvé l'épave du Titanic, cite Verne parmi ses influences. La NASA a nommé un module de la Station spatiale « Nemo » en hommage au capitaine. La science-fiction doit beaucoup à ce roman — mais le terme n'existait pas encore quand Verne l'a écrit.
Le roman d'exploration
Au-delà de l'intrigue, Vingt mille lieues est un extraordinaire voyage à travers les océans. Verne, documentaliste obsessionnel, décrit des écosystèmes marins avec une exactitude qui impressionnait les scientifiques de son temps. Chaque chapitre est une leçon de zoologie, de géographie, de géologie sous-marine — mais une leçon racontée avec le souffle d'un romancier d'aventure.
Les scènes les plus mémorables sont celles où l'exploration devient merveille : la promenade sous-marine dans les « prairies » de Neptune (où Aronnax marche sur le fond de l'océan en scaphandre), la visite nocturne des ruines de l'Atlantide (inventée par Platon, rêvée par Verne avec une grandeur visionnaire), l'attaque des poulpes géants (scène d'action d'une violence physique rare chez Verne).
Verne est souvent réduit à un « auteur pour enfants ». C'est une injustice. Vingt mille lieues est un roman pour adultes — par la complexité de Nemo, par la richesse du monde décrit, par les questions morales qu'il pose (la technologie peut-elle être neutre ? le génie justifie-t-il la violence ? la solitude est-elle une liberté ou une prison ?).
Comment le lire
Le roman fait environ 450 pages. Le rythme alterne entre chapitres d'exploration (lents, descriptifs, fascinants si la mer vous intéresse) et chapitres d'action (tendus, rapides). Si les catalogues de poissons vous ennuient — ils ennuient beaucoup de lecteurs —, sautez-les sans culpabilité. L'essentiel est dans les scènes avec Nemo et dans les grandes séquences d'aventure.
Pour la biographie de Verne, consultez notre article. Et si le roman vous plaît, enchaînez avec L'Île mystérieuse, qui révèle enfin l'identité et le destin de Nemo.