« Han d'Islande » est le premier roman de Victor Hugo, publié en 1823 alors qu'il n'a que vingt et un ans. Dans la Norvège sauvage de la fin du XVIIe siècle, le jeune Ordener aime Éthel, la fille du chancelier déchu Schumacker, enfermé dans la forteresse de Munckholm. Pour sauver le vieil homme d'un complot qui le vouerait à la mort, Ordener s'élance dans une quête périlleuse à travers les montagnes, sur les traces d'un monstre légendaire : Han d'Islande, brigand surhumain et sanguinaire qui terrorise le pays. Roman noir échevelé, mêlant amour, terreur, intrigue politique et paysages grandioses, c'est l'œuvre de jeunesse où s'annonce déjà tout le génie romantique de Hugo.
La Norvège de 1699 et le prisonnier de Munckholm
L'action se déroule en Norvège, à la fin du XVIIe siècle, autour de la ville de Drontheim. L'ancien grand chancelier du Danemark et de la Norvège, le comte Schumacker de Griffenfeld, autrefois tout-puissant, est tombé en disgrâce et croupit depuis des années, prisonnier d'État, dans le donjon de la forteresse de Munckholm. Sa fille Éthel, jeune fille pure et dévouée, a choisi de partager sa captivité pour ne pas l'abandonner.
Déchu, humilié, dépouillé de ses titres, Schumacker n'est plus qu'un vieillard aigri qui a pris les hommes en haine. Ses ennemis, pourtant, ne le jugent pas encore assez abattu : ils veulent sa perte définitive. Autour de sa prison se noue une machination qui va faire de ce cachot le centre de tout le roman, et de son sort l'enjeu d'un affrontement entre la fidélité et la scélératesse.
Ordener et Éthel, l'amour interdit
Ordener Guldenlew, jeune homme noble et courageux, est le fils du vice-roi de Norvège ; il a été élevé par le vieux général Levin de Knud, gouverneur de Drontheim. Voyageant sous un nom d'emprunt, il s'est épris d'Éthel, qu'il visite en secret dans sa prison, et un amour aussi pur qu'ardent unit les deux jeunes gens.
Mais cet amour est doublement interdit : Ordener est promis, par les calculs de sa famille, à Ulrique d'Ahlefeld, la fille du chancelier en exercice — l'ennemi mortel de Schumacker. Aimer la fille du prisonnier d'État, c'est trahir les siens et défier la raison politique. Ordener n'hésite pourtant pas : il choisit Éthel, et décide de tout risquer pour sauver son père et rendre à la jeune fille son honneur et sa liberté.
Han d'Islande, le monstre des montagnes
Sur ce drame humain plane l'ombre d'une créature de légende : Han d'Islande. Descendant d'une lignée maudite, ce brigand solitaire est présenté comme un être quasi surhumain, d'une force et d'une férocité monstrueuses, qui hante les montagnes et les côtes désertes de la Norvège. On lui prête des crimes innombrables : il tue les voyageurs, boit, dit-on, le sang de ses victimes dans des crânes, et sème partout la terreur.
Mais ce monstre a une blessure : son fils, le jeune mineur Gill Stadt, est mort dans les mines de Roeraas. Fou de douleur et de haine, Han a juré de venger cette mort en frappant les hommes, et particulièrement les soldats. Figure de cauchemar née de l'imagination gothique du jeune Hugo, Han d'Islande est à la fois l'épouvante du pays et, à sa manière, un père brisé par le chagrin — ce qui donne au monstre une profondeur inattendue.
Le complot des Ahlefeld
La perte de Schumacker est ourdie par le clan de ses ennemis : le chancelier Ahlefeld, son épouse la comtesse Elphège, et surtout leur âme damnée, l'intrigant Musdœmon, machinateur sans scrupule qui tire les fils de toute la conspiration. Leur plan est diabolique : pousser à la révolte les mineurs du Nord, mécontents et remuants, puis faire retomber la responsabilité de ce soulèvement sur Schumacker, afin de l'accuser de haute trahison et d'obtenir enfin sa condamnation à mort.
Un obstacle se dresse pourtant : des documents existent, qui prouveraient l'innocence de Schumacker et rétabliraient ses droits. Portés par son fidèle envoyé Dispolsen, ces papiers sont convoités par tous. Le meurtre de Dispolsen et la disparition du précieux dépôt vont lancer l'intrigue : celui qui récupérera ces preuves tiendra entre ses mains le sort du vieux prisonnier.
La quête périlleuse d'Ordener
Pour sauver Schumacker et Éthel, Ordener décide de partir à la recherche des preuves disparues, quitte à affronter le redoutable Han d'Islande, que l'on soupçonne d'être mêlé à l'affaire. Il quitte Drontheim déguisé et s'enfonce dans une nature norvégienne sauvage et hostile — forêts, torrents, cavernes, côtes battues par les tempêtes — que Hugo décrit avec une puissance d'évocation déjà toute romantique.
Pour guide, il s'adjoint un personnage falot et couard, Spiagudry, le vieux gardien du Spladgest, la morgue de Drontheim, qui cache lui aussi ses secrets. Le voyage tourne à l'odyssée gothique : embuscades, ruines lugubres, rencontres inquiétantes. À travers mille dangers, Ordener s'obstine, porté par son amour, cherchant à percer le mystère du monstre et à reprendre les papiers qui feront la vérité.
Spiagudry et la galerie des figures grotesques
Autour du drame principal se presse une foule de personnages secondaires hauts en couleur, qui donnent au roman sa saveur et annoncent le goût de Hugo pour le grotesque. Le plus mémorable est Spiagudry, le vieux gardien du Spladgest, cette morgue de Drontheim où l'on expose les cadavres. Poltron, bavard, avide et superstitieux, guide malgré lui d'Ordener, il apporte au récit une note comique et macabre à la fois, et sa mésaventure finale ajoute au sentiment de terreur qui règne sur le livre.
Autour de lui gravitent d'autres silhouettes fortement dessinées : les chefs frustes des mineurs révoltés, comme Kennybol, les soldats, les fonctionnaires serviles, jusqu'au sinistre bourreau du Drontheimhus. Cette galerie de figures pittoresques, tour à tour effrayantes, comiques ou touchantes, préfigure le peuple bigarré qui grouillera dans les grands romans de Hugo. Le jeune auteur y montre déjà son art de camper un personnage en quelques traits vigoureux et son goût du mélange des registres, du rire à l'effroi.
La révolte des mineurs
Cependant, le complot suit son cours. Attisée par les agents de Musdœmon, la révolte des mineurs éclate dans les montagnes du Nord. Menés par des chefs comme Kennybol, les insurgés prennent les armes, et l'on s'emploie à faire croire que ce soulèvement se réclame du nom de Schumacker — piège tendu pour perdre le vieux comte.
Ordener se trouve entraîné dans la tourmente. Au cœur de cette insurrection, les fils de l'intrigue se croisent : les manœuvres des Ahlefeld, la fureur des mineurs, l'ombre de Han d'Islande, mêlé aux violences. Hugo orchestre ces masses en mouvement avec une ampleur épique, opposant le tumulte de la révolte à la pureté du drame amoureux qui se joue dans la prison de Munckholm, où Éthel attend, tremblante, le retour de celui qu'elle aime.
Le procès et le sacrifice d'Ordener
La révolte matée, vient l'heure des jugements. Pris dans l'affaire, Ordener comparaît devant le tribunal avec les chefs des mineurs. Généreux jusqu'au sacrifice, il est prêt à assumer une culpabilité qui n'est pas la sienne pour sauver d'autres têtes et protéger ceux qu'il aime. Longtemps incognito, sa véritable identité — fils du vice-roi, protégé du général Levin de Knud — finit par éclater, bouleversant le cours du procès.
Ces scènes judiciaires, chargées de tension, montrent l'injustice à l'œuvre et la noblesse d'un héros qui préfère risquer la mort plutôt que la trahison. Autour de lui, la vérité commence pourtant à se faire jour : les documents cachés, les crimes des conspirateurs, tout ce qui devait rester enfoui remonte lentement à la surface, préparant le retournement final.
Le dénouement : la chute des scélérats
Le dénouement précipite la chute des coupables et le triomphe de l'innocence. Le complot est démasqué. Musdœmon, l'intrigant, est confondu et périt. Le chancelier Ahlefeld est puni par où il a péché : la découverte des lettres de sa femme lui apprend qu'Elphège l'a trahi avec Musdœmon, que ses enfants ne sont peut-être pas de lui — son orgueil, cause de tous ses crimes, devient l'instrument de son châtiment, et il voit s'effondrer d'un coup son passé, sa vengeance et son avenir.
Quant à Han d'Islande, traqué, il trouve une fin à sa mesure : il périt dans l'incendie de la caserne de Munckholm, et la légende prétendra qu'on le vit s'envoler en riant au milieu des flammes. Schumacker, enfin lavé de tout soupçon, se réconcilie avec les hommes en retrouvant son vieil ami Levin de Knud. Dans le cachot même de la forteresse se célèbrent les noces d'Ordener et d'Éthel, ces deux jeunes gens qui ont su sourire à la mort. Le vieux comte, apaisé, meurt peu après, en 1699 ; de l'union d'Ordener et d'Éthel naîtra la famille des comtes de Danneskiold.
Contexte : l’auteur, l’époque, la place de l’œuvre
« Han d'Islande » est le tout premier roman de Victor Hugo, publié anonymement en 1823, quand l'écrivain n'a que vingt et un ans. C'est une œuvre de jeunesse, ardente et exubérante, où le futur maître du romantisme s'essaie au genre alors très en vogue du « roman noir » (ou gothique), illustré par Ann Radcliffe et par les récits de terreur venus d'Angleterre, ainsi qu'au roman historique à la manière de Walter Scott, dont Hugo admire le talent à ressusciter le passé. Le romancier situe son intrigue dans une Norvège lointaine et pittoresque, à la fin du XVIIe siècle, autour de personnages historiques librement réinventés comme le chancelier Griffenfeld. On y sent l'énergie d'un très jeune auteur qui accumule les péripéties, les paysages grandioses et les effets de terreur, avec une verve parfois excessive qu'il reconnaîtra lui-même plus tard non sans humour. Écrit en partie pour séduire et mériter la main d'Adèle Foucher, sa future épouse, le livre porte l'empreinte d'une passion amoureuse transposée dans l'idylle d'Ordener et d'Éthel. Malgré ses outrances de jeunesse, « Han d'Islande » annonce déjà les grands romans à venir, de « Notre-Dame de Paris » aux « Misérables » : le goût du contraste, le mélange du grotesque et du sublime, la puissance des foules et des décors. Hugo lui-même, dans la préface qu'il donnera aux éditions ultérieures, jugera avec une lucidité amusée les défauts de ce coup d'essai, tout en y reconnaissant les germes de son art. L'ouvrage est ainsi précieux à un double titre : comme roman d'aventures à part entière, et comme document sur la formation d'un très grand écrivain, saisi au seuil de sa carrière.
Les thèmes principaux
Le roman noir et la figure du monstre
« Han d'Islande » appartient au genre du roman de terreur. Tout y concourt à l'effroi : forteresses, morgue, cavernes, tempêtes, crimes sanglants. Au centre, le monstre Han d'Islande incarne le mal à l'état pur, créature quasi fantastique qui hante l'imaginaire du pays. Mais Hugo, déjà, complique la figure : ce monstre est aussi un père fou de douleur d'avoir perdu son fils. Cette ambivalence — l'être le plus terrible caché sous une souffrance humaine — annonce le goût de Hugo pour le grotesque sublime et pour les créatures inquiétantes et pitoyables à la fois. À travers Han, le roman interroge déjà la nature du mal : le monstre est-il un fléau de la nature, une bête, ou un homme que le malheur a rendu fou ? Cette question, laissée volontairement trouble, donne à la terreur une résonance morale et empêche le personnage de se réduire à un simple épouvantail.
L'amour héroïque
Face à la terreur et à l'intrigue, l'amour d'Ordener et d'Éthel est le pôle de pureté du roman. C'est un amour absolu, prêt à tous les sacrifices : Ordener renonce à un mariage avantageux, brave sa famille, affronte le monstre et la mort pour sauver la jeune fille et son père. Cet héroïsme amoureux, un peu idéalisé, correspond à la sensibilité romantique naissante et à la passion que le jeune Hugo vivait alors lui-même. L'amour y apparaît comme une force capable de triompher de tous les obstacles, jusque dans un cachot transformé en chambre nuptiale. La fidélité d'Éthel, qui a choisi la prison pour rester près de son père, répond à l'audace d'Ordener : à eux deux, ils incarnent une jeunesse pure et courageuse qui oppose sa lumière aux ténèbres du complot et à la sauvagerie du monstre, et qui finit par en triompher.
Le pouvoir, l'intrigue et la justice
Sous le roman d'aventures se cache une intrigue politique. La disgrâce de Schumacker, le complot des Ahlefeld, la révolte manipulée des mineurs, le procès truqué : Hugo peint un monde du pouvoir gouverné par l'ambition, la calomnie et la trahison. Les puissants fabriquent de fausses culpabilités et jouent des vies humaines. Contre cette machine d'injustice, le roman fait triompher in fine la vérité et châtie les coupables, dans une logique morale nette où le vice est puni et l'innocence rétablie. Le châtiment du chancelier Ahlefeld, foudroyé par la révélation de sa propre honte conjugale, illustre à merveille cette justice immanente : l'artisan du complot est détruit par ses propres armes, et son orgueil, ressort de tous ses crimes, devient l'instrument de sa perte.
Un romantisme naissant
L'œuvre vaut aussi comme laboratoire du romantisme. On y trouve, à l'état d'esquisse, les traits qui feront la manière de Hugo : les grands décors naturels traités comme des personnages, le mélange des tons, les foules en mouvement, les contrastes violents entre l'ombre et la lumière, la laideur et la beauté. Le style, encore chargé et emphatique, cherche déjà le souffle épique et la formule frappante. La Norvège de convention qu'il invente, avec ses fjords, ses mines et ses montagnes, n'a pas la vérité d'un décor réel, mais elle possède la force d'un paysage rêvé, à la mesure des passions et des terreurs qui l'habitent. Lire « Han d'Islande », c'est assister à la naissance d'une voix, saisir un immense écrivain à son point de départ, avec ses excès et ses fulgurances.
Pourquoi le lire aujourd’hui
« Han d'Islande » se lit comme un roman d'aventures romantique, plein de bruit, de fureur et de passion. Ceux qui aiment les récits gothiques — châteaux, monstres, amours contrariées, complots et paysages sauvages — y trouveront un plaisir de lecture immédiat, servi par une imagination débordante. Mais le livre a un intérêt supplémentaire : il est la première œuvre d'un des plus grands écrivains français, et l'on y voit poindre, sous les maladresses et les outrances d'un auteur de vingt et un ans, tout ce qui fera la puissance des chefs-d'œuvre à venir. Le monstre Han d'Islande, tour à tour effrayant et pitoyable, préfigure de façon saisissante les grandes figures ambivalentes chères à Hugo, de Quasimodo à Gwynplaine. Découvrir ce premier roman, c'est donc à la fois s'offrir une lecture pleine de frissons et remonter aux sources d'un génie, en assistant aux premiers pas d'une imagination qui allait bientôt bouleverser la littérature française. On y retrouve aussi, en germe, les thèmes qui ne cesseront de hanter son œuvre : l'innocence persécutée, la justice bafouée puis rétablie, la grandeur des humbles et la fatalité qui pèse sur les êtres. Une porte d'entrée originale et vivante dans l'univers de Victor Hugo, à goûter pour son romanesque échevelé autant que pour ce qu'il annonce.
