« La Mégère apprivoisée » (The Taming of the Shrew) est l'une des premières comédies de William Shakespeare, présentée ici dans la traduction française de Guizot, sous le titre « La méchante femme mise à la raison ». À Padoue, un gentilhomme entreprend d'épouser et de « dompter » Catherine, jeune femme au caractère aussi vif qu'ombrageux, tandis que se noue autour de sa douce sœur une comédie de déguisements. Farce brillante et joute d'esprit, la pièce interroge les rapports de force du mariage — sur un mode dont la morale fait aujourd'hui vivement débat.
Le prologue de Christophe Sly
La pièce s'ouvre sur un « induction », un prologue à part entière qui installe une comédie dans la comédie. Un lord, revenant de la chasse, découvre Christophe Sly, chaudronnier ivre endormi devant un cabaret après s'être querellé avec l'hôtesse. Par jeu, il décide de monter une farce cruelle et raffinée : on transporte l'ivrogne dans un lit somptueux, on l'entoure de valets empressés, on le parfume, on le pare d'habits magnifiques, et on lui fait croire, à son réveil, qu'il est un grand seigneur qui, victime d'une longue folie, aurait rêvé quinze années durant qu'il n'était qu'un pauvre chaudronnier.
Un page déguisé en dame vient jouer le rôle de son « épouse » éplorée. Sly, d'abord incrédule, finit par se laisser convaincre de sa propre grandeur. Pour distraire ce faux seigneur, une troupe de comédiens de passage joue alors devant lui une comédie : cette comédie est précisément l'histoire de la mégère apprivoisée. Tout le récit qui suit est donc, en principe, un spectacle offert au regard émerveillé de l'ivrogne — un cadre qui, d'emblée, place la pièce sous le signe de l'illusion et du rôle que l'on joue.
Deux sœurs à marier
L'action se transporte à Padoue, chez le riche Baptista, père de deux filles au tempérament opposé. La cadette, Bianca, douce, modeste et courtisée, a plusieurs prétendants : le vieux Gremio, le musicien Hortensio, et le jeune Lucentio, fraîchement arrivé de Pise pour étudier, qui en tombe éperdument amoureux dès qu'il l'aperçoit. L'aînée, Catherine, est au contraire redoutée de tous pour son caractère emporté, sa langue acérée et ses colères.
Baptista pose une condition qui bloque toute l'intrigue : il ne mariera Bianca que lorsque Catherine, l'aînée, aura trouvé un époux. Les soupirants de la cadette sont donc contraints, s'ils veulent l'obtenir, de dénicher d'abord un mari à la « mégère ». Pour approcher la belle malgré la surveillance, la comédie des déguisements se met en place : Lucentio se fait passer pour un maître de langues (« Cambio ») afin de s'introduire dans la maison comme précepteur, tandis que son valet Tranio endosse l'identité, le nom et les habits de son maître pour mener l'intrigue au grand jour. Hortensio, de son côté, se glisse chez Baptista sous les traits d'un professeur de musique. Sous les leçons de latin et de solfège se cachent des déclarations d'amour, et chacun rivalise de ruses pour supplanter les autres.
Petruchio entreprend de dompter Catherine
Arrive alors Petruchio, gentilhomme de Vérone, venu franchement chercher fortune et « un riche parti » à Padoue. Lorsque Hortensio lui parle de Catherine — belle dot, mais réputation de furie —, Petruchio, loin de reculer, se déclare aussitôt prêt à l'épouser : plus elle sera difficile, plus le défi l'enchante. Il annonce qu'il saura la mater par une méthode bien à lui.
La première rencontre entre Petruchio et Catherine est l'un des sommets de la pièce : un duel d'esprit étincelant, fait de reparties, de calembours grivois et de provocations mutuelles, où chacun rend coup pour coup. Sans jamais se laisser démonter par la fureur de la jeune femme, Petruchio feint d'y voir douceur et courtoisie, retourne chacune de ses insultes en compliment, la couvre de louanges qu'elle dément avec rage, et déclare tranquillement à Baptista que le mariage est conclu et fixé au dimanche suivant. Catherine, réduite au silence par cette stratégie déroutante, se voit ainsi livrée contre son gré à cet « écervelé » dont elle ne sait s'il est fou ou rusé.
Des noces scandaleuses
Le jour des noces, Petruchio se fait longuement attendre, au point que Catherine, humiliée devant tous, craint d'être publiquement abandonnée à l'autel — première leçon d'un traitement qui va la déstabiliser. Il finit par paraître, mais dans un accoutrement grotesque, monté sur une rosse harnachée n'importe comment, bafouant délibérément toutes les convenances de la cérémonie.
À l'église, il se conduit en énergumène, jurant et brutalisant le prêtre. Puis, aussitôt marié, et sans aucun égard pour le festin préparé en son honneur, il déclare emmener sur-le-champ sa femme dans sa maison de campagne, l'arrachant à sa famille et à la fête sous prétexte de la « protéger ». Malgré les protestations de Catherine, qui veut rester, il l'emporte de force, feignant de la défendre contre des ennemis imaginaires. C'est le début de son étrange entreprise d'« apprivoisement », menée sous couvert d'un excès d'amour et de sollicitude.
L'« apprivoisement »
Dans sa demeure, Petruchio met en œuvre une méthode aussi singulière que déroutante, qui consiste à priver Catherine de tout en prétendant que rien n'est assez bon pour elle. Sous ce prétexte, il refuse de la laisser manger (la viande est toujours trop cuite, indigne d'elle), l'empêche de dormir en faisant du tapage toute la nuit, malmène ses valets, et rejette avec fureur les belles robes et coiffures qu'un tailleur vient présenter, dans une scène burlesque où il déchire tout. Épuisée, affamée, privée de sommeil, la jeune femme voit sa volonté peu à peu fléchir.
La scène la plus fameuse est celle du soleil et de la lune : sur la route de Padoue, Petruchio soutient contre toute évidence que le soleil qui brille est la lune, et refuse d'avancer d'un pas tant que Catherine ne lui donne pas raison. À bout de forces, elle finit par entrer dans le jeu et par acquiescer à tout ce qu'il dit, aussi absurde soit-il : que le soleil est la lune, qu'un vieillard rencontré en chemin est une jeune fille. La « mégère » se plie ainsi entièrement à la volonté de son mari — ce que la pièce présente comme sa « mise à la raison », et que le spectateur d'aujourd'hui peut lire tout autrement, comme une reddition arrachée par la contrainte ou comme un jeu que Catherine choisit d'endosser.
L'intrigue de Bianca et les déguisements
Pendant ce temps, l'intrigue secondaire suit son cours à Padoue et se dénoue par une cascade de quiproquos. Sous ses habits de précepteur, Lucentio a su gagner le cœur de Bianca au fil des fausses leçons ; Tranio, jouant le rôle de son maître, écarte les autres prétendants en surenchérissant sur la dot promise. Mais pour donner corps à ces promesses financières, il faut produire le père de Lucentio : on recrute donc un vieil « original » de passage, le pédant, chargé de contrefaire Vincentio, le riche père, sous la menace plaisante d'un péril inventé.
L'arrivée inopinée du véritable Vincentio provoque un magnifique désordre : le vrai père se heurte au faux, chacun proteste de son identité, Lucentio et Tranio sont pris en flagrant délit d'imposture. Tout finit pourtant par s'éclaircir dans les rires : Lucentio épouse Bianca. Hortensio, dépité de voir la belle lui échapper, renonce à elle et se rabat sur une riche veuve qui le courtisait. Trois couples se trouvent ainsi formés — Lucentio et Bianca, Hortensio et la veuve, Petruchio et Catherine —, réunis pour le banquet final.
Le pari final et le retour de Sly
Lors du banquet qui réunit les jeunes mariés, les trois maris — Lucentio, Hortensio et Petruchio — gagent sur l'obéissance de leurs femmes : chacun enverra chercher la sienne, et l'on verra laquelle accourt à l'appel. À la surprise générale, et au grand dépit de leurs époux, Bianca et la veuve refusent de se déranger, envoyant des réponses insolentes ; Catherine, seule, se présente aussitôt et docilement à l'appel de Petruchio.
Plus encore, sur l'ordre de son mari, elle ramène les deux autres épouses récalcitrantes et prononce un long discours sur le devoir de soumission de l'épouse envers son mari, « son seigneur, sa vie, son gouverneur », comparant l'obéissance due à l'homme à celle que le sujet doit à son prince. Petruchio remporte triomphalement la gageure, et se voit reconnaître, non sans une pointe d'ironie, comme celui qui a su « mettre une méchante femelle à la raison ». Dans cette édition, la comédie ne s'arrête pas là : elle se referme sur le cadre initial. Le chaudronnier Sly, qu'on a laissé s'endormir, se réveille au petit matin, persuadé d'avoir fait « le plus beau rêve » de sa vie et de connaître désormais « la manière de mettre une méchante femme à la raison » — qu'il s'en va, dit-il, appliquer sans tarder à la sienne. La boucle du théâtre dans le théâtre est ainsi bouclée.
Ce long discours final de Catherine est la pierre d'achoppement de la pièce, celle sur laquelle se sont concentrées toutes les interprétations. Faut-il l'entendre au premier degré, comme la victoire sincère du mari sur une épouse enfin « raisonnable » ? Comme le triomphe cynique d'une méthode brutale ? Ou comme une performance ironique, Catherine ayant compris qu'en jouant le jeu de la soumission elle obtient la paix, la considération et même une forme de pouvoir sur son entourage ? Le texte laisse la question ouverte, et c'est cette ambiguïté qui, aujourd'hui encore, fait de « La Mégère apprivoisée » une pièce âprement discutée et sans cesse rejouée. Le cadre de Sly, ce rêve d'ivrogne qui s'imagine grand seigneur, invite d'ailleurs à ne pas prendre la fable tout à fait au sérieux : peut-être n'est-elle qu'une illusion de plus, jouée pour amuser un pauvre homme et, à travers lui, le public.
L'art de la farce et les deux intrigues
Au-delà de sa morale controversée, « La Mégère apprivoisée » est une farce éclatante, où Shakespeare fait jouer ensemble deux mécaniques comiques. D'un côté, l'intrigue tapageuse de Petruchio et Catherine, tout en éclats de voix, coups de théâtre et provocations, portée par des serviteurs hauts en couleur comme le grognon Grumio ; de l'autre, l'intrigue plus fine et plus « italienne » de Bianca et de ses prétendants, faite de déguisements savamment emboîtés et de quiproquos réglés comme une horloge. Le va-et-vient entre ces deux registres — la bourrasque et la dentelle — donne à la pièce son rythme et sa variété.
Le comique y est de tous ordres : comique de mots, dans les joutes verbales et les calembours ; comique de situation, dans les scènes de déguisement et de reconnaissance ; comique physique enfin, dans les emportements de Petruchio, la vaisselle brisée et le tailleur rudoyé. La pièce compte parmi les premiers succès de Shakespeare, et le rôle de Petruchio, comme celui de Catherine, sont devenus de grands rôles de théâtre, disputés par les comédiens depuis des siècles. Elle a donné lieu à d'innombrables adaptations et transpositions, jusqu'à la comédie musicale et au cinéma, preuve de la vitalité de cette farce sur les rapports de force du couple. Sous le rire, pourtant, affleurent des questions sérieuses — le mariage arrangé, la place des femmes, le pouvoir et la parole —, qui expliquent que l'on continue de la monter, de la débattre et de la réinventer.
Contexte : l’auteur, l’époque, la place de l’œuvre
William Shakespeare (1564-1616) composa « The Taming of the Shrew » parmi ses toutes premières comédies, vers 1590-1594 ; la pièce fut imprimée dans le recueil in-folio de 1623. Elle entrelace deux matières : une intrigue empruntée à l'Arioste (les amours de Bianca et de ses prétendants, via une comédie italienne, « Gli Suppositi », traduite en anglais dès 1566) et le motif populaire et très ancien du « dressage » de l'épouse acariâtre. La présente version reprend la traduction de François Guizot, publiée en 1864 dans les Œuvres complètes de Shakspeare ; son texte inclut, autour de la comédie principale, le cadre du chaudronnier Sly et son épilogue, présents dans les premières versions élisabéthaines de la pièce mais souvent absents des éditions modernes. Historien et homme d'État, Guizot donna, avec cette édition entièrement revue, l'une des grandes traductions françaises de Shakespeare au XIXe siècle.
Les thèmes principaux
Les rapports entre hommes et femmes
Le cœur de la pièce — l'« apprivoisement » de Catherine, la privation qu'elle subit et son discours final sur l'obéissance — en fait aujourd'hui une œuvre discutée et discutable, souvent au centre des débats sur le théâtre et le genre. On peut la lire au premier degré, comme une comédie sur l'ordre conjugal de la Renaissance, ou au second, comme un jeu de rôles où Catherine, devenue complice, joue et instrumentalise la soumission autant qu'elle la subit ; les mises en scène modernes exploitent volontiers cette ambiguïté, quand elles ne retournent pas franchement le propos de la pièce contre lui-même.
Le déguisement et le théâtre dans le théâtre
Du prologue de Sly, spectateur d'une pièce jouée pour lui, aux innombrables travestissements des prétendants de Bianca — précepteur, musicien, faux maître, faux père —, la comédie multiplie les rôles joués et les fausses identités. Le déguisement est à la fois le grand ressort comique de l'intrigue et une réflexion souriante sur l'illusion théâtrale et sur le rôle que chacun tient dans la vie sociale.
L'apparence et la réalité
Le mendiant transformé en lord, le précepteur qui cache un amant, le domestique qui joue au maître, le faux Vincentio démasqué par le vrai : tout invite à s'interroger sur la frontière entre l'être et le paraître. La pièce joue sans cesse de l'écart entre ce que les personnages sont et ce qu'ils feignent d'être.
Le mariage comme combat et comme jeu
Petruchio et Catherine s'affrontent d'abord à armes égales, dans une joute verbale d'une rare vivacité où l'esprit de la jeune femme n'a rien à envier à celui de son adversaire. La pièce fait du mariage un rapport de forces, une partie de stratégie où la ruse, la volonté et la parole comptent autant, sinon plus, que le sentiment.
Pourquoi le lire aujourd’hui
Comédie enlevée et pleine de verve, « La Mégère apprivoisée » compte parmi les pièces de Shakespeare les plus jouées, adaptées et transposées, du théâtre à l'opéra, du cinéma à la comédie musicale. Elle se lit aujourd'hui à double détente : comme un divertissement brillant sur les jeux de l'amour, du mariage et du déguisement, et comme un document — voire un objet de controverse — sur les représentations de la femme à la Renaissance, dont la morale suscite un débat toujours vif. La traduction de Guizot en offre une version classique et savoureuse, jusqu'au malicieux prologue du chaudronnier Sly, souvent oublié, qui en éclaire tout le sens. C'est aussi, pour qui découvre Shakespeare, une excellente porte d'entrée : plus légère et plus accessible que les grandes tragédies, elle donne à voir, dès les débuts du dramaturge, son sens du rythme, sa virtuosité verbale et son art de mêler la farce et la réflexion sur les êtres et sur la société de son temps.
