Un homme de théâtre avant tout
On ne présente pas Molière — et pourtant, on le connaît mal. Derrière le nom qui orne les frontons de théâtre et les manuels scolaires se cache Jean-Baptiste Poquelin, né à Paris en janvier 1622, fils d'un tapissier du roi. Rien ne le destinait à la scène. Son père le voyait reprendre la charge familiale, lui assurer une vie confortable dans la bourgeoisie parisienne. Mais le jeune Jean-Baptiste avait d'autres plans.
À vingt et un ans, il fonde l'Illustre Théâtre avec la famille Béjart — une troupe dont le nom ambitieux ne suffira pas à masquer les déboires financiers. En 1645, criblé de dettes, Poquelin est brièvement emprisonné au Châtelet. C'est le point de bascule. Plutôt que de rentrer dans le rang, il quitte Paris et entame treize années de tournée en province, de Bordeaux à Lyon, de Pézenas à Rouen. Ces années d'itinérance sont cruciales : c'est sur les tréteaux de province qu'il apprend à lire un public, à sentir ce qui fait rire, ce qui tombe à plat. C'est là aussi qu'il adopte définitivement le pseudonyme de Molière.
Le retour triomphal à Paris
En 1658, Molière revient à Paris et joue devant Louis XIV. Le roi a vingt ans, Molière trente-six. La rencontre est décisive. La troupe s'installe au Petit-Bourbon, puis au Palais-Royal, et ne quittera plus la capitale. En deux ans, Molière passe du statut de comédien itinérant à celui de protégé royal. Les Précieuses ridicules, jouée en novembre 1659, fait l'effet d'une bombe. Pour la première fois, Molière s'attaque aux travers de la société parisienne avec une férocité que le public adore et que les salons détestent.
Ce qui frappe chez Molière, c'est la vitesse de production. Entre 1660 et 1673 — treize ans —, il écrit plus de trente pièces, dirige sa troupe, joue les rôles principaux, gère les finances, négocie avec la cour. L'homme est un forçat du théâtre. Et les chefs-d'œuvre s'enchaînent : L'École des femmes (1662), Tartuffe (1664), Dom Juan (1665), Le Misanthrope (1666), L'Avare (1668), Le Bourgeois gentilhomme (1670), Les Femmes savantes (1672), Le Malade imaginaire (1673).
Un provocateur sous protection royale
Molière ne cherche pas le scandale — il le provoque par la justesse de ses portraits. Tartuffe, qui met en scène un faux dévot manipulateur, déclenche une guerre ouverte avec le parti dévot. La pièce est interdite pendant cinq ans, de 1664 à 1669. Les archevêques menacent d'excommunication quiconque la joue ou la lit. Sans la protection personnelle de Louis XIV, Molière aurait probablement été réduit au silence.
Dom Juan connaît un sort similaire : joué seulement quinze fois en 1665, puis retiré sous la pression. La pièce ne sera republiée dans sa version originale qu'au XIXe siècle. Ce qui dérange, ce n'est pas tant l'immoralité du personnage — le théâtre en regorge — mais le fait que Molière lui donne les meilleures répliques, qu'il le rende séduisant, intelligent, libre. Le public rit avec Dom Juan, pas contre lui. Et ça, les censeurs ne le supportent pas.
La vie privée : mariages et rumeurs
En 1662, Molière épouse Armande Béjart, de vingt ans sa cadette. Les ennemis du dramaturge s'empressent de faire courir le bruit qu'elle serait en réalité sa propre fille — une accusation d'inceste qui, bien qu'infondée selon la plupart des historiens, le poursuivra toute sa vie. Le couple a trois enfants, dont deux meurent en bas âge. Le mariage est tumultueux : Armande est comédienne, belle, courtisée, et Molière, jaloux. On a souvent vu dans Le Misanthrope un écho de ses tourments conjugaux — Alceste amoureux de la coquette Célimène ressemble étrangement à Molière amoureux d'Armande.
La santé de Molière décline à partir de 1665. Il souffre d'une maladie pulmonaire — probablement la tuberculose — qui l'affaiblit chaque hiver. Mais il refuse de s'arrêter. Le 17 février 1673, lors de la quatrième représentation du Malade imaginaire, il est pris de convulsions sur scène. Il meurt quelques heures plus tard, chez lui, rue de Richelieu. L'Église refuse d'abord de lui accorder une sépulture chrétienne — les comédiens sont excommuniés de fait. Il faut l'intervention du roi pour qu'il soit enterré de nuit, presque en cachette, au cimetière Saint-Joseph.
Par où commencer Molière ?
Le théâtre de Molière peut intimider : les vers, le français du XVIIe siècle, les références à la cour. En réalité, c'est l'un des auteurs classiques les plus accessibles. Ses pièces sont courtes, drôles, et les situations qu'il décrit — l'avarice, l'hypocrisie, la vanité — n'ont pas pris une ride.
Si vous n'avez jamais lu Molière, commencez par L'Avare. C'est une pièce en prose (pas de vers), le comique est immédiat, et le personnage d'Harpagon est tellement excessif qu'il fait rire dès la première scène. La fameuse tirade « Ma cassette ! » est un sommet du comique de répétition. Vous la trouverez sur la page Molière de Lectrya.
Ensuite, passez à Le Médecin malgré lui — une farce pure, courte, hilarante. Sganarelle, bûcheron ivrogne, est pris pour un médecin malgré lui et s'en tire par des diagnostics absurdes. C'est du théâtre physique, presque du slapstick avant l'heure.
Pour le Molière plus profond, lisez Le Misanthrope. La pièce est en vers, le rythme est celui de la conversation mondaine, et le personnage d'Alceste — cet homme qui refuse toute compromission sociale — pose une question toujours actuelle : peut-on être sincère en société sans se rendre insupportable ? C'est la comédie la plus sérieuse de Molière, celle qui fait sourire plutôt que rire aux éclats.
Enfin, Tartuffe est incontournable. L'histoire de ce faux dévot qui s'insinue dans une famille bourgeoise pour la dépouiller reste d'une efficacité redoutable. On connaît tous un Tartuffe — c'est justement ce qui rend la pièce intemporelle.
Ce qu'il faut éviter au début
Les comédies-ballets (Le Bourgeois gentilhomme, Le Malade imaginaire) sont de grands spectacles, mais leur texte seul ne rend pas justice à l'ensemble — la musique de Lully, la danse, les intermèdes en faisaient des œuvres totales. Lisez-les après avoir goûté aux comédies pures. Quant aux pièces de jeunesse (L'Étourdi, Le Dépit amoureux), elles sont plaisantes mais mineures. Molière n'est pas encore Molière.
Si vous aimez le théâtre classique, ne manquez pas notre analyse de Cyrano de Bergerac, autre monument de la scène française. Et pour explorer un contemporain de Molière dans un registre très différent, consultez notre article sur le fantastique dans la littérature française.
Onze titres de Molière vous attendent sur Lectrya, de Don Juan aux Précieuses ridicules. De quoi passer de très bonnes soirées.