« Je veux être Chateaubriand ou rien. »— Victor Hugo, à quatorze ans
Certains écrivains ont du talent. D'autres ont du génie. Victor Hugo avait un continent entier dans la tête. Poète, romancier, dramaturge, dessinateur, homme politique, amant infatigable, père endeuillé, exilé insoumis — il a traversé tout le XIXe siècle en le marquant de son empreinte à chaque décennie. Raconter sa vie, c'est raconter un siècle.
L'enfant qui voulait tout (1802-1830)
Victor-Marie Hugo naît le 26 février 1802 à Besançon, fils du général Léopold Hugo, fidèle de Napoléon. Son enfance est chaotique : le couple parental se déchire, sa mère Sophie est royaliste, son père bonapartiste. Victor suit son père à travers l'Europe — Naples, l'Espagne — avant de revenir à Paris avec sa mère. Cette enfance itinérante, entre deux mondes politiques, nourrit une imagination sans limites.
À quatorze ans, il écrit dans son journal la phrase qui résume toute sa vie : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » Il sera plus que Chateaubriand. À dix-sept ans, il fonde une revue littéraire avec ses frères. À vingt ans, il publie ses premières Odes et reçoit une pension royale de Louis XVIII. À vingt-cinq ans, il rassemble autour de lui le « Cénacle » romantique — Nerval, Musset, Gautier, Sainte-Beuve — et devient le chef de file du mouvement.
En 1827, la préface de Cromwell sert de manifeste : Hugo y réclame la liberté totale de l'art, le mélange du grotesque et du sublime, la fin des règles classiques. Trois ans plus tard, la première d'Hernani au Théâtre-Français tourne à l'émeute. Classiques contre romantiques, académiciens contre gilets rouges, perruques poudrées contre chevelures en bataille — pendant quarante-cinq représentations, le public se bat dans la salle. Hugo a vingt-huit ans, et la bataille est gagnée. Le romantisme s'impose. La littérature française ne sera plus jamais la même.
Le romancier (1831-1851)
Notre-Dame de Paris paraît en 1831 et fait de Hugo un romancier européen. Quasimodo et Esmeralda deviennent des figures universelles. Mais le roman est bien plus qu'une histoire d'amour : c'est un plaidoyer pour la sauvegarde du patrimoine médiéval. « Ceci tuera cela » — le livre tuera l'édifice — est l'une des intuitions les plus prophétiques du siècle. Sans ce roman, Notre-Dame de Paris aurait peut-être été démolie. Pour une analyse approfondie, voir notre article sur Notre-Dame de Paris.
Pendant les années 1830-1840, Hugo est partout. Il écrit des drames (Ruy Blas, Lucrèce Borgia), des recueils de poésie (Les Feuilles d'automne, Les Rayons et les Ombres), et entame une liaison avec l'actrice Juliette Drouet, qui durera cinquante ans — parallèlement à son mariage avec Adèle Foucher. Hugo aime les femmes comme il aime les mots : sans mesure. Il aura des dizaines de maîtresses, tiendra un journal codé de ses conquêtes, et gardera Juliette comme compagne officieuse jusqu'à la mort de celle-ci.
En 1841, il est élu à l'Académie française. En 1845, il est nommé pair de France par Louis-Philippe. Hugo est au sommet — célèbre, puissant, adulé. Mais la vie va frapper.
Le deuil (1843)
Le 4 septembre 1843, Léopoldine Hugo, fille aînée du poète, se noie dans la Seine à Villequier avec son mari Charles Vacquerie. Leur barque chavire. Charles, bon nageur, refuse de lâcher Léopoldine et se noie avec elle. Elle a dix-neuf ans.
Hugo apprend la nouvelle en lisant un journal, dans un café, à Rochefort, en voyage avec Juliette. Le choc est dévastateur. Il ne publiera presque rien pendant dix ans. Quand il trouvera enfin les mots, ce sera dans Les Contemplations (1856), le recueil de poésie le plus bouleversant de la littérature française.
« Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, / Je partirai. » Ce poème — un pèlerinage silencieux vers la tombe de Léopoldine — est appris par cœur par chaque écolier français. Mais il faut l'avoir lu dans le contexte du recueil entier pour mesurer la profondeur du gouffre. Les Contemplations sont un livre coupé en deux par la mort : « Autrefois » (le bonheur) et « Aujourd'hui » (le deuil). Avant et après. La lumière et le trou noir. Pour en savoir plus, lisez notre article sur Les Contemplations.
L'exil (1851-1870)
Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte fait son coup d'État. Hugo résiste. Il monte sur les barricades, appelle les Parisiens à se soulever au nom de la République. Quelques combattants le suivent, mais l'insurrection échoue. Hugo est recherché. Déguisé en ouvrier, muni d'un faux passeport au nom de « Jacques-Firmin Lanvin », il fuit en Belgique.
Commence un exil de dix-huit ans — d'abord Bruxelles, puis Jersey, puis Guernesey. De son rocher au milieu de la Manche, Hugo bombarde l'Empereur de pamphlets incendiaires. Napoléon le Petit (1852) est un réquisitoire d'une violence verbale inouïe — chaque phrase est un coup de poing. Les Châtiments (1853) sont les vers les plus vengeurs de la poésie française.
Mais l'exil est aussi la période la plus féconde de Hugo. C'est à Guernesey, dans Hauteville House, qu'il écrit ses plus grandes œuvres. Les Contemplations (1856), La Légende des siècles (1859), et surtout Les Misérables (1862) — le roman qui fait de lui un géant mondial. Jean Valjean, Cosette, Javert, Gavroche, les barricades — ces personnages ne sont pas des créations littéraires, ce sont des membres de la famille humaine. Le monde entier les adopte. Pour le résumé complet, voir notre article sur Les Misérables.
On lui propose l'amnistie. Il refuse. « Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » Cette phrase est un monument. Pendant dix-huit ans, Hugo préfère l'exil à la compromission. Il ne revient qu'en 1870, à la chute de l'Empire, accueilli par des foules en délire à la gare du Nord.
Les combats (1870-1885)
Hugo ne se contente pas d'écrire — il se bat. Contre la peine de mort, d'abord : son Dernier Jour d'un condamné (1829) est le premier grand plaidoyer abolitionniste de la littérature française, et il ne cessera jamais de demander l'abolition, y compris devant l'Assemblée nationale. Pour l'éducation gratuite et obligatoire : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons. » Pour les droits des femmes : il est l'un des premiers hommes publics à défendre le suffrage féminin. Pour la paix : son discours sur les « États-Unis d'Europe » au congrès de la paix de 1849 est visionnaire — on est en plein XIXe siècle, et Hugo imagine l'Union européenne.
Député, puis sénateur, il est une voix que la France écoute. Pas toujours avec plaisir — il dérange, il est excessif, il est démesuré dans ses indignations comme dans ses espoirs. Mais quand Hugo parle, personne ne peut faire semblant de ne pas entendre.
Les dernières années sont celles d'un patriarche littéraire. Il écrit encore — Quatrevingt-treize (1874), son dernier grand roman, sur la Révolution et la guerre de Vendée. Il dessine — ses lavis à l'encre, abstraits et visionnaires, étonnent par leur modernité. Il reste amoureux — à plus de quatre-vingts ans, il note encore ses rencontres galantes dans ses carnets.
La mort et les funérailles (1885)
Victor Hugo meurt le 22 mai 1885, à quatre-vingt-trois ans, d'une congestion pulmonaire. Son testament tient en une phrase d'une sobriété qui dit tout : « Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans le corbillard des pauvres. Je refuse l'oraison de toutes les Églises. Je demande une prière à toutes les âmes. »
Ses funérailles nationales, le 1er juin 1885, rassemblent deux millions de personnes à Paris — la plus grande foule jamais réunie dans la capitale française. Le corbillard des pauvres traverse la ville de l'Arc de Triomphe au Panthéon, où le corps est déposé. Deux millions de personnes. Pour un écrivain. Aucun politique, aucun roi, aucun général n'a jamais réuni autant de monde en France. Ce chiffre dit tout ce qu'il y a à dire sur Hugo.
L'héritage
Hugo est le seul écrivain français qui ait été simultanément le plus grand poète, le plus grand romancier et le plus grand dramaturge de son époque. Il a dominé chaque genre qu'il a touché — et il les a tous touchés. Flaubert, qui le jalousait, admettait que Hugo était « un génie sans limites ». Baudelaire, qui ne ressemblait en rien à Hugo, le respectait profondément.
Aujourd'hui, Hugo est le monument de la littérature française — au point qu'on oublie parfois qu'on peut simplement le lire pour le plaisir. Les Misérables reste l'un des romans les plus lus au monde. Les adaptations en comédie musicale, en film, en série télévisée se succèdent. Mais rien ne remplace le texte — ces phrases immenses, ces personnages plus grands que nature, cette voix qui ne connaît pas le doute.