Publié en 1862, Les Misérables n'est pas seulement le plus grand roman de Victor Hugo — c'est probablement le roman le plus ambitieux de toute la littérature française. À la fois récit d'aventure, fresque sociale, traité politique, méditation philosophique et poème en prose, il vise rien de moins que la totalité de l'expérience humaine. Et le plus étonnant, c'est qu'il y parvient.
Première partie : Fantine (1815-1823)
Jean Valjean sort du bagne de Toulon après dix-neuf ans de travaux forcés — cinq pour avoir volé un pain pour nourrir les enfants de sa sœur, quatorze pour ses tentatives d'évasion. Il a quarante-six ans, une force physique colossale, et une haine profonde de la société qui l'a broyé.
Rejeté de partout — pas un aubergiste, pas un paysan ne veut accueillir un ancien forçat —, il est recueilli par Monseigneur Myriel, évêque de Digne, un homme d'une bonté sans limites. Valjean, dans la nuit, vole l'argenterie et s'enfuit. Arrêté par les gendarmes, il est ramené devant l'évêque. Et Myriel ment : « C'est moi qui lui ai donné cette argenterie. » Puis il ajoute les chandeliers d'argent : « N'oubliez pas que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal mais au bien. C'est votre âme que je vous achète. »
Ce geste — un acte de grâce absolue, gratuit, incompréhensible — transforme Valjean. Pas immédiatement : il vole encore une pièce à un petit ramoneur, Petit-Gervais, avant de s'effondrer de honte. Mais la graine est plantée.
Huit ans plus tard. Valjean, sous le nom de Monsieur Madeleine, est devenu un industriel prospère et maire de Montreuil-sur-Mer. Il a fait fortune grâce à un procédé de fabrication de verroterie, a créé des emplois, construit des hôpitaux, secouru les pauvres. La ville le vénère.
Mais dans son usine travaille Fantine, une ancienne grisette parisienne abandonnée par son amant avec une petite fille. Pour payer la pension de Cosette, confiée aux Thénardier — un couple d'aubergistes de Montfermeil qui la traitent en esclave —, Fantine vend ses cheveux, puis ses dents, puis son corps. Elle est chassée de l'usine, tombe malade, se prostitue.
L'inspecteur Javert, méthodique et impitoyable, reconnaît en Madeleine l'ancien forçat Valjean. Un dilemme moral se pose : un innocent, Champmathieu, est sur le point d'être condamné à sa place. Valjean se dénonce au tribunal pour sauver cet homme — sacrifiant tout ce qu'il a construit. Il promet à Fantine mourante de sauver Cosette. Fantine meurt.
Deuxième partie : Cosette (1823-1832)
Valjean s'évade du bagne (une scène de fausse noyade d'une tension remarquable), retrouve Cosette à Montfermeil — scène inoubliable où il lui offre une poupée dans l'obscurité de Noël — et rachète l'enfant aux Thénardier. Ils fuient à Paris.
La poursuite par Javert est implacable. Valjean et Cosette se cachent dans le couvent du Petit-Picpus, où ils passeront plusieurs années en sécurité. Hugo profite de cet épisode pour une longue digression sur la vie monastique — quarante pages qui ennuient beaucoup de lecteurs mais qui contiennent des réflexions parmi les plus profondes du roman sur la prière, la solitude et le sacrifice.
Troisième partie : Marius (1832)
Cosette a grandi. Marius Pontmercy, jeune étudiant en droit, petit-fils d'un bourgeois royaliste et fils d'un officier de Napoléon, découvre la vérité sur son père et rompt avec son grand-père. Il vit dans la pauvreté, fréquente un groupe de républicains idéalistes — les Amis de l'ABC, menés par le charismatique Enjolras.
Marius aperçoit Cosette au jardin du Luxembourg et tombe amoureux. Elle aussi. S'ensuit l'une des histoires d'amour les plus pudiques et les plus tendres de la littérature — des regards, des promenades, un mouchoir laissé sur un banc. Hugo, qui pourrait en faire des pages d'analyse, choisit la simplicité — et c'est ce qui touche.
Éponine, fille des Thénardier, aime aussi Marius — sans retour. Elle est le personnage le plus tragique du roman : née dans une famille de criminels, dépossédée de l'enfance qu'elle a volée à Cosette, elle mourra sur la barricade en protégeant l'homme qu'elle aime et qui ne l'a jamais vraiment vue.
Quatrième partie : les barricades (5-6 juin 1832)
L'insurrection républicaine éclate à Paris. C'est un épisode historique réel : les funérailles du général Lamarque, en juin 1832, dégénèrent en révolte. Les Amis de l'ABC dressent une barricade dans la rue de la Chanvrerie. Marius, désespéré (il croit avoir perdu Cosette), rejoint les combattants.
Valjean, apprenant que Marius est l'amour de Cosette, se rend sur la barricade pour le protéger. Javert, infiltré parmi les insurgés, est démasqué et ligoté. Quand Valjean se voit confier l'exécution de Javert, il l'emmène dans une ruelle, tire en l'air, et le libère. Javert est stupéfait — un forçat qui épargne le policier qui l'a traqué toute sa vie.
Gavroche meurt sur la barricade en ramassant les cartouches des morts sous le feu des soldats. Il chante. Hugo écrit la scène comme un poème — l'un des passages les plus déchirants du roman. Gavroche est le gamin de Paris, l'enfant de la rue, fils des Thénardier mais enfant de personne, libre et condamné. Sa mort est un crime contre l'enfance.
La barricade tombe. Enjolras et les derniers combattants sont fusillés. Marius est grièvement blessé.
Cinquième partie : les égouts et le dénouement
Valjean charge Marius inconscient sur son dos et descend dans les égouts de Paris. Ce qui suit est une traversée dantesque — Hugo décrit le réseau souterrain avec une précision de géographe (il a consulté des plans, des rapports de voirie, des études techniques) et en fait une métaphore de la descente aux enfers. Valjean progresse dans la boue, dans le noir, avec un mourant sur le dos, pendant des heures.
À la sortie, il tombe sur Javert. Mais Javert, cette fois, le laisse partir. Le policier est brisé : sa vision du monde — le bien d'un côté, le mal de l'autre, la loi au-dessus de tout — ne tient plus face à cet homme qui est à la fois un forçat et un saint. Javert se jette dans la Seine. Sa mort est l'un des passages les plus philosophiquement vertigineux du roman : un homme qui préfère mourir plutôt que de vivre dans un monde où ses certitudes sont fausses.
Marius guérit. Marius et Cosette se marient. Valjean, pour ne pas compromettre leur bonheur par son passé de forçat, se révèle à Marius et s'efface progressivement de leur vie. Il cesse ses visites. Il cesse de manger. Il meurt de chagrin — mais aussi de paix — entouré de Cosette et Marius qui arrivent trop tard, réconciliés, devant les chandeliers de l'évêque Myriel qui brûlent une dernière fois.
Ce que ce roman est vraiment
On réduit souvent Les Misérables à l'histoire de Valjean. C'est bien plus. C'est un plaidoyer pour tous ceux que la société broie : les pauvres, les prisonniers, les prostituées, les enfants abandonnés. Hugo ne fait pas de la politique partisane — il fait de la politique au sens le plus noble : il demande au lecteur de regarder ceux qu'il ne voit pas.
La thèse du roman est dans la préface : tant que la misère existera, des livres comme celui-ci seront nécessaires. Hugo croit que la littérature peut changer le monde — pas en donnant des solutions, mais en ouvrant les yeux. Et la question fondamentale qu'il pose — un homme peut-il changer ? — reçoit une réponse absolue : oui. Radicalement, totalement, irréversiblement oui. C'est la raison pour laquelle, cent soixante ans après, on pleure encore en lisant ce livre.
Comment aborder le roman
Le roman fait environ 1 500 pages. C'est intimidant. Quelques conseils. D'abord, vous pouvez sauter les digressions à la première lecture — Waterloo (livre I de la deuxième partie), les égouts (livre II de la cinquième partie), les couvents — sans perdre le fil narratif. Mais vous y reviendrez, parce que ces digressions contiennent souvent les pages les plus brillantes.
Ensuite, lisez au rythme d'un feuilleton — Hugo l'a écrit comme tel. Trente ou cinquante pages par jour, pas plus. Laissez les personnages vous habiter. Et si après le premier volume (« Fantine »), vous êtes happé, le reste suivra naturellement.
Pour une biographie complète de Hugo, lisez notre article. Et si Les Misérables vous a marqué, enchaînez avec Notre-Dame de Paris ou Les Contemplations.