Le conte que la France entière connaît — et discute encore
Publiée dans les Lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet (1869), La Chèvre de monsieur Seguin est l'un des contes les plus lus de la langue française — à l'école, le soir, de génération en génération. Son intrigue tient en trois phrases ; sa morale, elle, fait débat depuis cent cinquante ans : est-ce une mise en garde contre la liberté, ou le plus bel éloge qu'on lui ait jamais rendu ? Résumé, contexte et clés de lecture.
Le résumé : Blanquette, la montagne et le loup
M. Seguin n'a jamais eu de chance avec ses chèvres : toutes, un jour ou l'autre, ont cassé leur corde, sont montées dans la montagne, et le loup les a mangées. Il en achète une septième, toute jeune : Blanquette, une chèvre blanche adorable, docile, qui se laisse traire sans bouger. Pour la garder, il lui offre un clos d'herbe fraîche, un pieu, une longe — le bonheur, pense-t-il.
Mais un matin, Blanquette regarde la montagne et s'ennuie. L'herbe du clos lui paraît fade, la corde lui pèse. Elle le dit franchement à M. Seguin : elle veut aller dans la montagne. Le vieil homme la supplie, lui rappelle le loup, lui raconte la pauvre Renaude, « qui s'est battue avec le loup toute la nuit… et puis le matin le loup l'a mangée ». Rien n'y fait. Alors M. Seguin l'enferme dans l'étable — dont il oublie la fenêtre. Blanquette s'échappe.
La montagne est un paradis : herbes folles, fleurs à hauteur de cornes, chamois galants, torrents à traverser d'un saut. Blanquette passe le plus beau jour de sa vie — Daudet écrit ces pages comme une fête des sens. Puis le soir tombe, la montagne devient violette, et dans le silence retentit un hurlement. Le loup est là, assis dans les feuilles, qui la regarde en se léchant les babines : il n'est pas pressé. En bas, la trompe de M. Seguin appelle une dernière fois. Blanquette pense à Renaude — et au lieu de fuir, elle baisse la tête, pointe ses petites cornes, et se met en garde.
Elle se bat toute la nuit. Plus de dix fois, elle force le loup à reculer pour reprendre souffle ; entre deux assauts, elle regarde les étoiles et se dit : « Pourvu que je tienne jusqu'à l'aube… » Quand le jour se lève enfin, un coq chante dans la vallée. Blanquette a tenu son pari. Alors seulement, elle s'allonge dans l'herbe, sa belle fourrure blanche tachée de sang — « et le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea ».
Le destinataire du conte : Gringoire, le poète affamé
Détail essentiel que les versions pour enfants coupent souvent : le conte est une lettre, adressée « à M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris ». Ce Gringoire refuse une place de chroniqueur dans un bon journal, préférant sa liberté famélique de poète. Daudet lui raconte l'histoire de Blanquette en guise d'avertissement, et conclut : « Tu m'entends bien, Gringoire : et puis le matin le loup la mangea. »
Le cadre change tout : la chèvre, c'est l'artiste qui refuse la sécurité d'un emploi ; le clos de M. Seguin, la place confortable au journal ; la montagne, la vie libre — et le loup, la faim qui attend les poètes indépendants. Daudet, qui avait lui-même choisi la montagne, écrit donc un conte faussement raisonnable : il conseille à Gringoire la prudence en lui racontant, avec un lyrisme débordant, la plus belle journée qu'une chèvre ait jamais vécue.
La morale : soumission ou panache ?
D'où le débat, jamais clos. Lecture prudente : la liberté coûte la vie ; les sept chèvres finissent pareil ; qui n'écoute pas les sages est mangé. C'est la lecture de M. Seguin — et celle qu'on sert parfois aux enfants. Lecture inverse : Blanquette sait ce qui l'attend (on le lui a dit, elle y va quand même), et sa journée de liberté vaut mieux qu'une vie entière au piquet ; son combat de la nuit, qu'elle mène non pour survivre mais pour « tenir jusqu'à l'aube », est une victoire — le loup n'a eu que son corps.
Le texte, honnêtement lu, penche du second côté : Daudet donne à la montagne toutes les couleurs du bonheur et au clos toutes celles de l'ennui ; et il fait de la résistance de Blanquette un morceau d'épopée. Mais il laisse la phrase finale, brutale, contredire l'élan — à chacun de choisir sa morale. C'est précisément ce qui fait du conte un grand texte : il pose aux enfants, en dix pages, la question que la philosophie pose aux adultes — que vaut une vie sûre sans liberté, une liberté sans lendemain ?
Autour du conte : les Lettres de mon moulin
Le conte appartient aux Lettres de mon moulin, recueil que Daudet présente comme écrit depuis un moulin provençal (acheté en réalité… jamais : il l'a seulement fréquenté, la légende est une fabrication littéraire assumée). On y trouve d'autres merveilles du même format — Le Curé de Cucugnan, L'Élixir du révérend Père Gaucher, Le Secret de maître Cornille, La Mule du pape — qui ont fixé pour toujours une certaine Provence de fable. Le recueil complet se lit gratuitement sur Lectrya et s'écoute en livre audio (4 h 02) — nous l'avons d'ailleurs classé parmi les meilleurs livres audio pour le soir : des contes clos, une Provence tiède, une voix d'ami. Les enfants y ont leur entrée aussi : voyez notre sélection de livres audio pour toute la famille.
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