Pourquoi lire Dickens en français ?
La question peut surprendre. Charles Dickens est l'écrivain anglais par excellence — le peintre du Londres victorien, le créateur d'Oliver Twist, de Scrooge, de David Copperfield. Pourquoi le lire en traduction plutôt que dans la langue originale ? Pour une raison simple : les traductions françaises de Dickens, réalisées pour la plupart au XIXe siècle par des traducteurs comme Amédée Pichot ou P. Lorain, sont d'excellente facture. Elles ont d'ailleurs joué un rôle considérable dans la diffusion de son œuvre en Europe. Dickens était une star en France de son vivant — ses romans paraissaient en feuilleton dans la presse parisienne, parfois simultanément à leur publication londonienne.
Et puis, soyons francs : le style de Dickens est exigeant en anglais. Ses phrases sont longues, chargées d'incises, de jeux de mots parfois intraduisibles, de références à des réalités victoriennes oubliées. Les traductions françaises ont le mérite de lisser ces difficultés sans trahir l'essentiel : l'énergie des personnages, l'émotion des scènes, la critique sociale. Si vous aimez Balzac ou Zola, vous retrouverez chez Dickens la même ambition de peindre une société entière à travers ses personnages.
Dickens en bref : une vie de roman
Charles Dickens naît à Portsmouth en 1812 et meurt en 1870 — une vie qui couvre presque exactement le règne de Victoria. Son enfance est marquée par un épisode traumatique : à douze ans, son père est emprisonné pour dettes et le jeune Charles est envoyé travailler dans une fabrique de cirage. Cette expérience — quelques mois à peine — le hante toute sa vie. Elle nourrit son obsession pour l'enfance maltraitée, la pauvreté, l'injustice sociale.
Dickens commence sa carrière comme journaliste parlementaire, puis comme chroniqueur. Ses Esquisses de Boz (1836) le font connaître. Les Aventures de M. Pickwick, publiées en feuilleton la même année, font de lui une célébrité nationale à vingt-quatre ans. Suivent quinze romans majeurs en trente-quatre ans, plus des dizaines de nouvelles, des pièces de théâtre, des articles. Comme Balzac, qu'il admirait, Dickens est un forçat de l'écriture, toujours endetté, toujours sous pression, toujours en train d'écrire le prochain feuilleton.
Par où commencer : les trois portes d'entrée
Un cantique de Noël (A Christmas Carol, 1843) est le point de départ idéal. Ce n'est pas un roman mais une longue nouvelle — cent cinquante pages environ —, ce qui la rend parfaitement digeste pour un premier contact. L'histoire d'Ebenezer Scrooge, vieillard avare visité la nuit de Noël par trois fantômes qui lui montrent son passé, son présent et son futur, est l'un des récits les plus connus de la littérature mondiale. Au-delà du conte moral, Dickens y déploie un art du portrait et de l'atmosphère qui annonce tout le reste de son œuvre. Le Londres nocturne, glacial, éclairé au gaz — c'est du cinéma avant le cinéma.
Si vous aimez Un cantique de Noël, le pas suivant est Oliver Twist (1837-1839). C'est le roman de la misère londonienne : un orphelin ballotté entre le workhouse, les bas-fonds et la bonne société. Les personnages sont inoubliables — le sinistre Fagin, le brutal Bill Sikes, la touchante Nancy. Le roman est aussi une machine à indignation : Dickens y dénonce le traitement des pauvres par les institutions victoriennes avec une colère froide qui rappelle les combats de Victor Hugo dans Les Misérables. D'ailleurs, notre résumé des Misérables vous montrera les parallèles frappants entre les deux œuvres.
David Copperfield (1849-1850) est le troisième pilier. C'est le roman le plus personnel de Dickens — il déclarait lui-même que c'était son « enfant préféré ». L'histoire suit David de l'enfance à l'âge adulte, à travers une galerie de personnages extraordinaires : le jovial Mr Micawber (inspiré du père de Dickens), la tyrannique Miss Murdstone, l'obséquieux Uriah Heep. C'est un roman d'apprentissage au sens le plus riche du terme — on y apprend à vivre en même temps que David.
Pour aller plus loin : les grandes fresques
Les Grandes Espérances (Great Expectations, 1861) est peut-être le roman le plus abouti de Dickens sur le plan technique. L'histoire de Pip, jeune orphelin élevé par sa sœur et le forgeron Joe Gargery, qui reçoit une fortune mystérieuse d'un bienfaiteur inconnu, est un récit sur les illusions sociales et le prix de l'ambition. Le dénouement, avec la révélation de l'identité du bienfaiteur, est l'un des plus grands coups de théâtre de la littérature anglaise.
Les Aventures de M. Pickwick est un roman d'un genre très différent : une suite d'épisodes comiques sans véritable intrigue, portés par la bonhomie du personnage principal et par le génie comique de son valet Sam Weller. C'est le Dickens le plus léger, le plus joyeux — un bon remède si les romans précédents vous ont laissé le cœur serré.
Barnabé Rudge, moins connu, est un roman historique situé pendant les émeutes anti-catholiques de 1780 à Londres. C'est le Dickens le plus sombre, le plus violent — et l'un des plus passionnants si vous aimez les récits historiques.
Les traductions : ce qu'il faut savoir
Les traductions disponibles sur Lectrya sont celles du domaine public, réalisées au XIXe siècle. Elles ont leurs qualités — fidélité au texte, élégance du style — et leurs limites : certaines tournures sont datées, le vocabulaire est parfois archaïque. Mais c'est aussi leur charme. Lire Dickens dans une traduction contemporaine de l'original, c'est retrouver une langue française qui a le même âge que le texte anglais. Les deux époques se répondent.
Un conseil pratique : ne vous laissez pas décourager par les premières pages. Dickens a l'habitude d'ouvrir ses romans par de longues descriptions ou des digressions apparemment sans rapport avec l'intrigue. C'est voulu — il construit une atmosphère avant de lancer l'action. Persévérez : à partir du troisième ou quatrième chapitre, le moteur narratif s'emballe et ne s'arrête plus.
Dickens et les auteurs français : un dialogue constant
Dickens admirait Balzac et Hugo. Hugo admirait Dickens. Les trois hommes partagent la même ambition : écrire le roman total, celui qui embrasse une société entière, du mendiant au roi, du taudis au palais. Si vous avez lu les grands romans français du XIXe siècle, Dickens vous semblera à la fois familier et dépaysant — même ampleur, même compassion pour les humbles, mais un humour plus omniprésent et un goût pour le grotesque qui est typiquement anglais.
Si la littérature étrangère en traduction française vous intéresse, ne manquez pas notre analyse de Crime et Châtiment — autre monument étranger disponible en français sur Lectrya.
Quatorze titres de Dickens vous attendent en français sur la plateforme. De Scrooge à Pip, du rire aux larmes, c'est tout un monde qui s'ouvre.