Le roman que le XIXe siècle n'a pas compris

Quand L'Homme qui rit paraît en 1869, c'est un échec commercial. La critique est perplexe, le public désorienté. Le roman est trop long, trop baroque, trop allégorique. Hugo, exilé à Guernesey, s'en moque — il sait qu'il écrit pour l'avenir. Il avait raison. L'Homme qui rit est devenu l'un de ses romans les plus étudiés, et son personnage principal — Gwynplaine, l'homme au visage mutilé en un sourire permanent — a inspiré le Joker de Batman, créé en 1940 par Bob Kane et Bill Finger après avoir vu l'adaptation cinématographique de 1928.

L'histoire se déroule dans l'Angleterre du début du XVIIIe siècle. Gwynplaine, enfant de noble famille, a été défiguré par des « comprachicos » — des trafiquants d'enfants qui mutilent les enfants pour en faire des monstres de foire. Son visage est taillé en un rictus éternel. Recueilli par Ursus, philosophe ambulant, et accompagné de Dea, une jeune aveugle qui l'aime sans voir son visage, Gwynplaine devient un bateleur célèbre. Puis on découvre qu'il est en réalité lord — pair d'Angleterre — et le roman bascule dans la politique.

Le sourire comme masque social

Le génie de Hugo est d'avoir fait du sourire — signe universel de joie — un instrument de souffrance. Gwynplaine rit en permanence, mais il souffre. Le monde voit un clown ; derrière le rictus, il y a un homme brisé. Cette inversion est d'une modernité saisissante. Elle anticipe toute la réflexion contemporaine sur les masques sociaux, sur l'écart entre l'image qu'on projette et ce qu'on ressent réellement.

Hugo pousse la métaphore plus loin. Gwynplaine n'est pas seulement un individu mutilé — il est le peuple. Son sourire forcé est celui de tous les opprimés qui doivent afficher la gratitude et la soumission. Quand Gwynplaine, devenu lord, prend la parole à la Chambre des Lords pour dénoncer la misère du peuple, les lords éclatent de rire — parce que son visage rit. La scène est insoutenable : un homme qui dit la vérité, et que personne ne peut prendre au sérieux à cause de son apparence.

Hugo contre l'aristocratie

Le roman est une attaque frontale contre l'aristocratie — et, à travers elle, contre toute forme de pouvoir héréditaire. Hugo décrit la Chambre des Lords comme un théâtre de vanité, d'égoïsme et de cruauté indifférente. Les lords ne sont pas méchants individuellement — ils sont structurellement incapables de voir la souffrance du peuple, parce que leur position les en protège. C'est une critique systémique, pas morale, et c'est ce qui la rend si percutante.

La duchesse Josiane, personnage ambigu et fascinant, incarne la perversion du pouvoir. Belle, cultivée, ennuyée par la perfection de sa vie, elle est attirée par Gwynplaine précisément à cause de sa difformité — le monstre est pour elle un objet de curiosité érotique, pas un être humain. Hugo décrit cette attraction avec une audace qui a scandalisé ses contemporains.

Dea et Ursus : la lumière dans les ténèbres

Dea est aveugle — elle ne voit pas le rictus de Gwynplaine. Elle l'aime pour ce qu'il est, pas pour ce qu'il montre. C'est le seul personnage qui accède à la vérité de Gwynplaine, et c'est parce qu'elle ne le voit pas. Hugo retourne le cliché de la beauté : la vision est un obstacle à la connaissance, l'aveuglement est une forme de lucidité.

Ursus, le philosophe vagabond, est l'un des personnages les plus attachants de Hugo. Bourru, cynique en apparence, profondément bon en réalité, il fait penser à Jean Valjean dans sa capacité à protéger ceux qu'il aime. Si vous avez lu Les Misérables, vous reconnaîtrez chez Ursus la même humanité brute, la même tendresse cachée sous la rudesse.

Un style halluciné

Le style de L'Homme qui rit est le Hugo le plus extrême — phrases monumentales, digressions philosophiques, descriptions visionnaires de tempêtes et de paysages marins qui tiennent du poème en prose. La tempête de neige au début du roman — les comprachicos abandonnant Gwynplaine enfant sur une côte d'Angleterre — est l'une des plus grandes scènes d'écriture du XIXe siècle. Hugo y déploie une puissance verbale qui n'a d'équivalent que chez Melville dans Moby Dick.

Ce style peut dérouter. Hugo ne fait jamais court quand il peut faire long. Mais c'est aussi sa force : quand il atteint le sommet — le discours de Gwynplaine aux Lords, la mort de Dea, la scène finale sur le pont du navire —, l'émotion est d'une intensité que peu de romanciers ont jamais égalée.

Pourquoi lire L'Homme qui rit aujourd'hui

Pour Gwynplaine, personnage inoubliable qui pose une question toujours actuelle : comment être entendu quand votre apparence vous réduit au silence ? Pour la critique du pouvoir, aussi pertinente en 2026 qu'en 1869. Et pour découvrir un Hugo différent de celui des Misérables — plus sombre, plus étrange, plus visionnaire.

Si Notre-Dame de Paris vous a plu, L'Homme qui rit en est le frère noir — même compassion pour les exclus, même ampleur épique, mais une noirceur plus radicale.

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