Sept poètes contre le latin
Vers 1550, une bande de très jeunes gens formés au collège parisien de Coqueret décide que le français — langue jugée bonne pour les comptes et les chansons — peut égaler le latin, le grec et l'italien de Pétrarque. Ils se baptisent la Pléiade, du nom de la constellation à sept étoiles : autour de Pierre de Ronsard et Joachim du Bellay gravitent Baïf, Belleau, Jodelle, Pontus de Tyard et leur maître d'hellénisme Dorat. Leur pari a réussi au-delà de tout : ils ont inventé la poésie française moderne — et une bonne partie de la langue elle-même.
1549 : le manifeste
Tout commence par un texte de combat : la Défense et illustration de la langue française (1549), signée Du Bellay — le premier manifeste littéraire de notre histoire. Sa thèse en deux temps : défendre le français contre ceux qui le disent barbare (si notre langue est « pauvre », c'est qu'on ne l'a pas cultivée — elle est un jardin qui attend ses jardiniers) ; et l'illustrer, c'est-à-dire l'enrichir — en créant des mots, en empruntant aux langues anciennes, aux dialectes, aux métiers, et en dotant le français des grands genres antiques : l'ode, l'élégie, l'épopée, et une forme italienne toute neuve appelée à quelque fortune — le sonnet. Le programme incluait un mépris juvénile pour la poésie médiévale française (rondeaux et ballades, « épiceries ») : chaque révolution littéraire commence par tuer ses pères.
Ronsard : le « prince des poètes »
Gentilhomme vendômois devenu sourd, donc privé de carrière d'armes ou de diplomatie, Ronsard (1524-1585) se fait poète avec une ambition de conquérant — et devient de son vivant le poète officiel de quatre rois, célébré dans toute l'Europe. Son registre est immense (odes pindariques, hymnes, épopée inachevée), mais la postérité a élu ses poèmes d'amour, d'une grâce que personne n'a dépassée : « Mignonne, allons voir si la rose… » (à Cassandre), leçon de carpe diem en trois strophes ; et, au soir de sa vie, les Sonnets pour Hélène — « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle… », où le poète promet à la dédaigneuse qu'elle regrettera, dans sa vieillesse, « son amour et son fier dédain ». Le chantage à l'immortalité poétique n'a jamais été formulé avec plus de panache — et il disait vrai : nous lisons encore Hélène parce que Ronsard l'a écrite.
Du Bellay : la mélancolie du voyageur
Le théoricien du groupe en devint le cœur le plus émouvant. Parti à Rome en 1553 comme secrétaire de son oncle cardinal — le voyage rêvé de tout humaniste —, Du Bellay (1522-1560) s'y ennuie, s'y use en besognes d'intendance, et transforme sa déception en deux recueils majeurs : Les Antiquités de Rome, méditation sur les ruines de la grandeur, et surtout Les Regrets (1558), journal en sonnets d'un exilé. C'est là que se trouve le poème français le plus célèbre du siècle : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… » — le mal du pays dit une fois pour toutes, la « douceur angevine » opposée aux palais romains. L'ironie de l'histoire : le manifeste de 1549 promettait d'égaler les Anciens par les grands genres ; c'est un carnet de nostalgie personnelle qui a immortalisé son auteur. Et le sonnet s'ouvre sur Ulysse — preuve que l'Odyssée servait déjà de langue commune à l'Europe lettrée.
Ce que la Pléiade a changé, concrètement
D'abord la langue : des centaines de mots créés ou acclimatés — la Pléiade pratiquait le néologisme en artisan, et beaucoup de ses inventions sont restées. Ensuite les formes : l'alexandrin imposé comme grand vers français (il régnera trois siècles, de Racine à Hugo), le sonnet naturalisé au point de devenir la forme reine de notre poésie — de Ronsard à Baudelaire et Rimbaud, la filiation est directe. Enfin le statut du poète : ni amuseur de cour ni clerc versificateur, mais un élu, voix inspirée promise à l'immortalité — l'idée romantique du Poète naît ici, trois siècles avant Hugo. Quand notre panorama de la poésie française commence à Ronsard, ce n'est pas une convention : avant la Pléiade, la poésie française moderne n'existe pas.
Une éclipse et une résurrection
Destin étrange : adulée un demi-siècle, la Pléiade fut démodée d'un trait de plume par Malherbe puis Boileau (« Enfin Malherbe vint… »), et Ronsard dormit oublié pendant deux cents ans — le Grand Siècle le jugeait confus et provincial. Ce sont les romantiques, Sainte-Beuve en tête, qui le ressuscitèrent vers 1830, reconnaissant en lui un frère. Leçon d'histoire littéraire : les gloires meurent et ressuscitent, et le goût d'une époque n'est jamais le verdict final. C'est aussi pour cela qu'une collection de prestige du XXe siècle a choisi de s'appeler « Bibliothèque de la Pléiade » : le nom de la bande de Coqueret est devenu synonyme de panthéon.
Pour aller plus loin
Les poèmes de la Pléiade se dégustent mieux qu'ils ne se dévorent : commencez par les trois incontournables cités ici, puis élargissez avec notre panorama de la poésie française — la suite de l'histoire, du baroque au symbolisme, montre tout ce que les héritiers doivent aux sept étoiles. Et pour l'art de lire un sonnet, notre boîte à outils : figures de style et registres.
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