Trois pièces, trois obsessions

Si Molière a écrit plus de trente pièces, trois d'entre elles forment le cœur de son œuvre : Tartuffe ou l'Imposteur (1664-1669), Le Misanthrope (1666) et L'Avare (1668). Trois comédies écrites en quatre ans, au sommet de sa carrière, qui attaquent chacune un vice fondamental : l'hypocrisie, l'intransigeance, l'avarice. Prises ensemble, elles dessinent un portrait de la nature humaine d'une précision chirurgicale.

Ce qui les unit, au-delà de leur qualité, c'est une structure commune : un personnage central dont le défaut contamine tout son entourage. Tartuffe empoisonne la famille d'Orgon. Alceste rend impossible toute relation sociale. Harpagon étouffe ses propres enfants. Molière ne se contente pas de montrer un défaut — il montre comment ce défaut déforme le monde autour de lui.

Tartuffe : l'hypocrisie comme système

Tartuffe est la pièce la plus dangereuse de Molière — celle qui lui a valu le plus d'ennemis et qui a failli lui coûter sa carrière. L'histoire est simple en apparence : Orgon, bourgeois parisien, accueille chez lui un homme qui se présente comme un dévot exemplaire. Tartuffe prie, jeûne, fait l'aumône. Orgon est fasciné, au point de lui promettre sa fille en mariage et de lui céder ses biens par acte notarié. Tout le monde voit clair dans le jeu de Tartuffe — sa femme Elmire, son fils Damis, son beau-frère Cléante — sauf Orgon lui-même.

La force de la pièce tient à ce que Molière ne se contente pas de ridiculiser un faux dévot. Il montre que l'hypocrisie fonctionne parce qu'elle répond à un besoin chez sa victime. Orgon veut croire en Tartuffe. Il a besoin d'un guide spirituel, d'une figure d'autorité morale. Le manipulateur ne réussit que parce que le manipulé y trouve son compte — une leçon qui n'a rien perdu de sa pertinence.

La scène la plus célèbre — acte IV, scène 5 — est un modèle d'écriture dramatique. Elmire, pour prouver la duplicité de Tartuffe, convainc Orgon de se cacher sous la table pendant qu'elle reçoit le faux dévot. Tartuffe, croyant Elmire seule, laisse tomber le masque et tente de la séduire. Orgon entend tout. La scène fonctionne sur trois niveaux simultanés : ce que dit Tartuffe, ce que pense Elmire, ce que ressent Orgon sous la table. Du théâtre pur.

Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements.

Ces deux vers résument tout Tartuffe : la religion détournée en instrument de séduction. On comprend que les dévots de l'époque aient hurlé.

Le Misanthrope : la sincérité comme impasse

Si Tartuffe est la pièce la plus explosive, Le Misanthrope est la plus subtile. Pas de farce ici, pas de rebondissements spectaculaires. La pièce se déroule presque entièrement dans le salon de Célimène, jeune veuve mondaine, et l'action tient en une phrase : Alceste aime Célimène mais ne supporte pas le monde dans lequel elle vit.

Alceste est un personnage fascinant parce qu'il a raison et tort en même temps. Il a raison de trouver la société hypocrite, les flatteries insincères, les compliments mécaniques. Quand il refuse de mentir à un mauvais poète en lui disant que son sonnet est bon, on admire sa franchise. Mais quand il exige que tout le monde soit aussi intransigeant que lui, quand il veut que Célimène renonce à toute vie sociale pour vivre avec lui dans un « désert », on voit bien que sa sincérité est aussi une forme de tyrannie.

C'est la grande question du Misanthrope : la franchise absolue est-elle une vertu ou un vice ? Molière ne tranche pas — et c'est ce qui fait la richesse de la pièce. Alceste n'est pas ridicule comme Harpagon ou odieux comme Tartuffe. Il est tragique. À la fin de la pièce, il part seul, furieux contre le monde entier, et on ne sait pas si on doit le plaindre ou lui donner raison.

Pour creuser cette question de la lucidité douloureuse, on la retrouve sous une autre forme chez Emma Bovary, qui refuse elle aussi le monde tel qu'il est — mais par excès de rêve plutôt que par excès de vérité.

L'Avare : le comique à l'état brut

L'Avare est, des trois, la plus drôle — et peut-être la plus cruelle. Harpagon est un personnage monumental dans sa monstruosité. Il affame ses chevaux, refuse de doter sa fille, prête de l'argent à usure à son propre fils sans le savoir, et cache son or dans une cassette enterrée au jardin. Son avarice a dévoré tout le reste : l'amour paternel, la dignité, le bon sens.

La pièce est en prose, ce qui lui donne un rythme plus rapide, plus physique que Tartuffe ou Le Misanthrope. Molière s'inspire directement de Plaute — Aulularia, la comédie de la marmite — mais il pousse le personnage beaucoup plus loin. Chez Plaute, l'avare est pathétique. Chez Molière, il est effrayant.

La scène du vol de la cassette (acte IV, scène 7) est un morceau d'anthologie. Harpagon découvre que son trésor a disparu et sombre dans une folie furieuse. Il accuse tout le monde — ses valets, le public, lui-même. Le monologue est à la fois hilarant et glaçant. On rit parce que la réaction est disproportionnée. Mais on frissonne parce qu'on réalise que cet homme tient plus à son argent qu'à ses enfants.

Ce portrait d'un homme dévoré par une passion unique rappelle, dans un registre bien différent, le Père Goriot de Balzac — dévoré par l'amour paternel comme Harpagon l'est par l'argent. Les deux personnages sont des excès qui révèlent une vérité. Pour approfondir, lisez notre analyse du Père Goriot.

Trois pièces, une méthode

Ce qui fait la modernité de Molière, c'est sa méthode d'observation. Il ne part pas d'une idée abstraite — « je vais écrire une pièce sur l'hypocrisie » — mais d'un comportement concret qu'il a vu, entendu, subi. Molière était comédien : il passait sa vie à observer les gens, à imiter leurs tics, à reproduire leurs travers. Ses personnages ne sont pas des allégories, ce sont des portraits pris sur le vif, puis poussés jusqu'à leur logique extrême.

C'est pourquoi ces pièces fonctionnent encore. On a tous croisé un Tartuffe — ce collègue qui affiche des principes irréprochables pour mieux servir ses intérêts. On connaît des Alceste — ces amis qui ne supportent aucune convention sociale et s'étonnent ensuite d'être seuls. Et les Harpagon ne manquent pas — ces proches pour qui chaque euro dépensé est un arrachement.

Les trois comédies sont disponibles intégralement sur Lectrya. Commencez par celle qui vous parle le plus — mais lisez-les toutes. Ensemble, elles forment le portrait le plus complet jamais écrit des défauts humains. Et si le théâtre classique vous passionne, découvrez aussi notre biographie complète de Molière pour comprendre l'homme derrière les pièces.

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