Six personnages, aucun coupable, aucun innocent
Phèdre (1677) est la tragédie parfaite de Racine — et son testament théâtral : il quittera la scène après elle. Tout y tient dans un mécanisme d'horlogerie : une passion interdite, une fausse nouvelle, un retour imprévu, une calomnie — et six personnages dont Racine disait lui-même qu'aucun n'est « tout à fait coupable » ni « tout à fait innocent ». Voici la galerie, pour s'orienter dans la pièce, qui s'écoute d'une traite en livre audio (1 h 26, extrait gratuit).
Phèdre : la passion comme maladie
Épouse de Thésée, fille de Minos (juge des Enfers) et de Pasiphaé : Phèdre porte dans son sang la malédiction de Vénus contre sa famille — et le sait. Son crime n'est pas d'aimer Hippolyte, le fils de son mari : c'est un feu qu'elle subit comme une maladie (« C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ») et qu'elle combat depuis des années par l'exil du jeune homme et les prières. Son aveu — le plus célèbre du théâtre français, « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue » — ne lui échappe que parce qu'on la croit mourante et qu'on annonce Thésée mort. Tout le génie du personnage est là : Phèdre est à la fois la victime la plus lucide de la pièce (elle se juge plus durement que personne) et la cause de tout le désastre — non par ce qu'elle fait, mais par ce qu'elle laisse faire. Elle mourra par le poison, après avoir dit la vérité trop tard.
Hippolyte : le fils pur, donc perdu
Fils de Thésée et d'une reine amazone, Hippolyte est l'anti-Thésée : chasseur farouche, indifférent aux femmes — jusqu'à Aricie. Racine a modifié la légende sur ce point décisif : chez Euripide, Hippolyte est un pur qui méprise l'amour ; chez Racine, il aime — mais la seule femme interdite, l'ennemie politique de son père. Ce dédoublement des amours interdites est le coup de maître de la pièce : quand Phèdre apprend qu'Hippolyte, insensible à elle, aime Aricie, la jalousie achève ce que la honte avait commencé. Accusé par Œnone du crime dont Phèdre est l'âme, maudit par son père, Hippolyte meurt en héros — traîné par ses chevaux épouvantés par un monstre marin, dans le récit de Théramène qui clôt la pièce.
Thésée : le héros aveugle
Tueur du Minotaure, coureur de gloires et de femmes, Thésée rentre des Enfers — où il accompagnait un ami venu enlever Proserpine — pour trouver sa maison en ruine morale : une épouse qui le fuit, un fils qu'on accuse. Sa tragédie est celle de la crédulité : il croit Œnone sur une épée abandonnée, refuse d'entendre son fils, et gaspille contre lui le dernier des trois vœux que Neptune lui devait. Racine en fait le portrait du pouvoir qui juge trop vite : quand la vérité arrive — par Phèdre mourante —, il ne reste à Thésée qu'à adopter Aricie, geste final de réparation impossible. Le père qui maudit son fils et s'en repent trop tard rejoint la lignée des grands aveugles du théâtre, d'Œdipe au roi Lear.
Œnone : la servante damnée
Nourrice et confidente de Phèdre, Œnone est le personnage le plus discuté de la pièce — Racine la désigne lui-même comme la vraie ouvrière du mal : c'est elle qui arrache l'aveu, elle qui souffle le mensonge de la fausse mort, elle surtout qui calomnie Hippolyte auprès de Thésée pour sauver sa maîtresse. Mais sa faute a une source qui la rend tragique : un dévouement absolu, sans autre boussole que la survie de Phèdre. Œnone fait le mal par amour servile — et quand Phèdre, horrifiée, la chasse, elle se jette dans la mer. Elle pose la question morale la plus moderne de la pièce : jusqu'où va la loyauté avant de devenir complicité ?
Aricie et Théramène : les témoins
Aricie, dernière survivante d'une lignée rivale que Thésée tient captive, est bien plus qu'un intérêt amoureux : politiquement, elle est une menace ; dramatiquement, elle est le déclencheur de la jalousie de Phèdre ; moralement, elle est l'image de l'amour permis, pur et réciproque — ce que la pièce refuse à tous les autres. Théramène, gouverneur d'Hippolyte, ouvre la tragédie (c'est à lui qu'Hippolyte confie son amour) et la referme : son récit de la mort d'Hippolyte, le plus célèbre morceau de bravoure du théâtre classique, fait exister sur scène le monstre que la bienséance interdisait de montrer. Enfin Panope et Ismène, les suivantes, portent les nouvelles — c'est-à-dire, chez Racine, les coups.
Pour aller plus loin
La pièce est le sommet du classicisme français — situez-la avec notre guide du théâtre classique et la chronologie des mouvements ; pour comprendre ce que Racine fait de différent de Corneille (la passion subie contre le devoir choisi), notre Corneille ou Racine ; et pour l'effet que cette pièce produit depuis trois siècles et demi, notre article sur la catharsis. L'écoute reste la meilleure entrée : l'alexandrin racinien est une musique avant d'être un texte.
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