Le conte le plus philosophique de Perrault

Pas de bottes, pas d'ogre, pas de pantoufle : Riquet à la houppe (1697) est le mal-aimé des Contes de ma mère l'Oye — le seul sans merveilleux spectaculaire, et pourtant le plus subtil du recueil. Sous l'apparence d'une historiette galante, Perrault y glisse une vraie question : qu'est-ce qui rend aimable — la beauté, l'esprit, ou le regard de celui qui aime ? Le conte se lit gratuitement sur Lectrya en un quart d'heure ; voici le résumé et ce qui se cache dessous.

Le résumé

Un prince naît si laid qu'on doute qu'il soit humain — mais une fée lui accorde un esprit infini, et le don de le communiquer à la personne qu'il aimera. C'est Riquet à la houppe, nommé d'après sa touffe de cheveux. Dans le royaume voisin naissent deux princesses : l'aînée d'une beauté parfaite et d'une sottise abyssale, la cadette laide et brillante — la même fée a distribué les compensations, et accordé à l'aînée le pouvoir symétrique : rendre beau qui elle aimera. L'aînée souffre : sa beauté attire, sa sottise fait fuir. Un jour, dans un bois, elle rencontre Riquet, venu l'épouser — il l'aime sur portrait. Marché conclu : il lui donne de l'esprit, elle promet de l'épouser dans un an. Devenue brillante, la princesse éblouit la cour, oublie sa promesse… jusqu'au jour anniversaire où, dans le même bois — au-dessus d'une cuisine souterraine où les marmitons de Riquet préparent déjà le festin de noces —, le prince réclame son dû. Elle hésite, objecte sa laideur ; il lui rappelle son pouvoir à elle. Elle souhaite qu'il devienne beau — et il le devient à ses yeux. Ils se marient le lendemain.

La pointe du conte : la transformation n'a (peut-être) pas eu lieu

Tout le sel est dans la dernière page, et Perrault l'assume noir sur blanc : « quelques-uns assurent », écrit-il, que ce ne furent point les charmes de la fée, mais l'amour seul qui fit cette métamorphose — la princesse, ayant pesé le mérite de Riquet, ne vit plus sa difformité. Autrement dit : le conte propose deux lectures et refuse de trancher. Version magique : le pouvoir de la fée a opéré. Version psychologique : rien n'a changé sauf le regard. Et la morale versifiée enfonce le clou avec l'un des plus jolis distiques de la langue : « Tout est beau dans ce que l'on aime, / Tout ce qu'on aime a de l'esprit. » Le merveilleux se dissout dans la psychologie — c'est unique dans le recueil, et c'est ce qui fait de Riquet le conte préféré des lecteurs adultes de Perrault.

Ce qu'on peut y lire aujourd'hui

Trois pistes font la richesse du texte. L'échange des dons : esprit contre beauté, chacun donne ce qui lui manque — le mariage comme complémentarité négociée, très Grand Siècle, où l'amour est un contrat qui bonifie les deux parties. La critique galante de la cour : la princesse sotte et adulée, puis brillante et courtisée, mesure ce que « plaire » doit aux conventions — Perrault, académicien mondain, sait de quoi il parle. Et l'ambiguïté finale, qui a inspiré les réécritures les plus fines : l'amour embellit-il vraiment, ou nous aveugle-t-il utilement ? La question est restée ouverte — et l'on notera qu'une autre conteuse, Catherine Bernard, avait publié un an avant Perrault sa propre version du sujet, à la fin nettement plus cruelle : chez elle, l'illusion ne prend pas. Les deux versions dialoguent depuis trois siècles.

Le lire, et continuer dans les contes

Quinze minutes suffisent : le texte intégral est gratuit — idéal aussi en lecture du soir, quoique les enfants préfèrent généralement les ogres (nos livres audio pour enfants ont ce qu'il faut). Pour le contexte — Perrault, la querelle des Anciens et des Modernes, les sources populaires des contes et ce que Grimm et Disney en ont fait —, notre article sur les origines des contes de Perrault déroule toute l'histoire. Et si la mécanique « le regard qui transforme » vous a plu, sa version adulte et déchirante existe : La Marquise de George Sand, où l'amour embellit un comédien vieillissant — Perrault aurait souri.

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