Le bijou caché de l'année Indiana

1832 est l'année où Aurore Dupin devient George Sand : Indiana triomphe, la presse s'arrache la nouvelle signature — et, dans la foulée, paraît une nouvelle d'une trentaine de pages que la postérité a injustement laissée dans l'ombre du roman : La Marquise. C'est pourtant l'un des textes les plus fins de Sand, et l'une des grandes nouvelles du siècle : le récit d'un amour qui n'a jamais eu lieu — et qui fut le seul vrai. Le texte est gratuit sur Lectrya ; voici de quoi lui donner sa chance.

Le dispositif : une vieille dame se raconte

Le narrateur rend visite à une marquise de quatre-vingts ans, vestige spirituel de l'Ancien Régime, réputée avoir été belle sans esprit et froide sans passion. Un soir de confidences, elle démonte sa propre légende : mariée à seize ans à un homme qui meurt vite, dégoûtée des libertins par une expérience brutale, elle a traversé le siècle galant en refusant tout le monde — réputation de vertu, réalité de désenchantement. Puis vient l'aveu central : le seul homme qu'elle ait aimé, cinquante ans plus tôt, était Lélio, un comédien italien — un être socialement « impossible », qu'une marquise ne pouvait ni recevoir ni épouser ni même approcher. Alors elle ne l'a pas approché : elle a aimé de loin, chaque soir, dans l'obscurité des loges de la Comédie-Française.

Un amour de théâtre — au sens le plus fort

Tout le génie de la nouvelle tient dans ce que la marquise aime exactement : non pas l'homme — vu de près, Lélio est vieilli, fardé, presque vulgaire — mais l'acteur en scène, transfiguré par les rôles de Corneille et de Racine. Sand décortique avec une lucidité stupéfiante ce que nous appellerions aujourd'hui l'amour pour une image : la marquise se déguise en homme pour aller au théâtre sans être vue, vit d'une passion parfaitement solitaire, et connaît avec ce parfait inconnu « des noces de l'âme » plus intenses que tous les mariages réels. La scène finale — l'unique rencontre, une nuit, où les deux vieillissants se disent l'amour qui fut et choisissent de ne jamais se revoir pour le garder intact — est d'une élégance déchirante : le seul moyen de sauver un amour parfait est de ne pas le vivre.

Pourquoi cette nouvelle compte

D'abord parce qu'elle retourne tous les clichés qu'on plaque sur Sand : l'auteure « à passions » écrit ici le contraire d'Indiana — non la révolte contre le mariage, mais l'anatomie d'un sentiment pur précisément parce qu'irréalisé ; la romancière qu'on dit sentimentale y est d'une froideur d'analyste digne de Mme de La Fayette, dont le refus final de la princesse trouve ici un écho troublant. Ensuite parce que le texte pose, dès 1832, des questions très modernes : qu'aime-t-on quand on aime un artiste — la personne ou la scène ? Et le désir a-t-il besoin d'être consommé pour être réel ? Enfin parce que la nouvelle éclaire Sand elle-même, qui venait de conquérir Paris déguisée en homme comme sa marquise se déguise pour le théâtre : le travestissement comme prix d'entrée des femmes dans les lieux du plaisir esthétique — elle savait de quoi elle parlait.

La lire, et continuer

Une heure de lecture suffit : le texte intégral est gratuit, et c'est peut-être la meilleure porte d'entrée dans Sand pour qui se méfie des romans — la préciosité du XVIIIe siècle reconstitué, la modernité du regard, tout Sand en miniature. Ensuite, trois directions : Indiana pour la révolte de la même année, La Mare au Diable pour le versant champêtre, et notre biographie de George Sand pour la femme qui contenait tout cela. Les amateurs de grandes amoureuses de papier trouveront sa marquise en bonne compagnie dans notre panthéon des héroïnes.

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