La femme la plus célèbre du XIXe siècle
De son vivant, elle fut plus lue que Balzac et Stendhal, plus scandaleuse que tous les romantiques réunis, et plus influente qu'aucun écrivain français auprès de l'Europe entière — Dostoïevski pleura sa mort. George Sand (1804-1876), née Aurore Dupin, a mené de front trois vies : une œuvre immense (plus de soixante-dix romans), une liberté personnelle qui a fait de son nom un symbole, et des combats — pour les femmes, pour le peuple, pour la République. Portrait en six stations, avec les livres où la retrouver.
Nohant, ou l'enfance entre deux mondes
Née d'un père aristocrate — descendant du maréchal de Saxe, donc, par la main gauche, des rois de Pologne — et d'une mère fille d'oiselier parisien, Aurore grandit écartelée entre deux classes qui se méprisent : la grand-mère châtelaine de Nohant, dans le Berry, et la mère plébéienne qu'on écarte. Cette double appartenance est la clef de toute l'œuvre : personne n'a écrit comme elle à la fois les châteaux et les chaumières. À Nohant, l'enfant court les champs avec les petits paysans, écoute les veillées et les légendes — le futur terreau des romans champêtres — et reçoit, chose rare pour une fille, une vraie éducation.
Le mariage, la fuite, le pseudonyme
Mariée à dix-huit ans au baron Casimir Dudevant — brave homme sans lecture, mésentente complète —, mère de deux enfants, elle fait à vingt-six ans le geste inouï : elle négocie sa liberté, monte à Paris (1831) et gagne sa vie par sa plume, en pantalon et redingote — le vêtement d'homme coûte moins cher et ouvre les portes interdites aux femmes, du parterre des théâtres aux salles de rédaction. Le pseudonyme naît d'une collaboration avec son premier compagnon parisien, Jules Sandeau : « J. Sand » signe leurs textes communs, puis elle prend « George » pour son premier roman solo — Indiana (1832), triomphe immédiat, plaidoyer contre le mariage-prison qui fait d'elle, du jour au lendemain, un nom européen. L'histoire complète du nom est dans nos vrais noms d'écrivains.
Les amours célèbres — et injustement célèbres
Musset à Venise (1833-1835), l'orage romantique par excellence ; puis Chopin, neuf ans de vie commune (1838-1847), l'hiver terrible de Majorque et les étés de Nohant où il compose l'essentiel de son œuvre pendant qu'elle écrit la sienne — la postérité a trop souvent réduit Sand à cette liste, comme si l'écrivaine la plus productive de son siècle n'était que la compagne de ses amants. Rétablissons la proportion : pendant ces mêmes années, elle publie roman sur roman, dirige des revues, tient une correspondance de vingt mille lettres — l'une des plus belles de la langue, notamment avec Flaubert, son « vieux troubadour », qu'elle engueule tendrement sur l'art et la vie. C'est elle que Hugo salue en 1876 : « Je pleure une morte et je salue une immortelle. »
Les romans champêtres : le chef-d'œuvre discret
En pleine gloire, Sand invente un genre : le roman champêtre, qui prend au sérieux — sans folklore ni condescendance — les paysans de son Berry. La Mare au Diable (1846) et La petite Fadette (1849) sont des merveilles d'équilibre : des contes vrais, où l'amour traverse les préjugés de village, écrits dans une langue limpide nourrie de parler berrichon. L'école en a fait des lectures d'enfance ; relus adulte, on y découvre une romancière en pleine possession de ses moyens — et une pensée sociale constante : la dignité des humbles n'y est pas un décor, c'est le sujet.
1848 et la « bonne dame de Nohant »
Républicaine et socialiste à sa manière — généreuse, pratique, méfiante envers les doctrinaires —, Sand se jette dans la révolution de 1848 : elle rédige des circulaires, fonde des journaux, refuse la candidature à l'Assemblée qu'on lui propose (les femmes ne votent pas : elle juge la candidature symbolique prématurée), puis obtient de Napoléon III, qu'elle méprise, la grâce de dizaines de proscrits. Les vingt dernières années la voient en « bonne dame de Nohant » : théâtre de marionnettes avec ses petites-filles, confitures, botanique — et toujours des livres, jusqu'au bout. Elle meurt en 1876 ; le village entier suit le cercueil.
Par où commencer
Trois portes selon l'humeur : Indiana pour la romancière rebelle de 1832, La Mare au Diable pour le conte champêtre parfait (et le plus court), La petite Fadette pour le roman d'apprentissage au féminin. Les trois s'écoutent en livre audio avec extrait gratuit — et pour situer Sand parmi ses sœurs de plume trop longtemps minorées, notre panorama des grandes autrices de la littérature française et notre sélection de leurs chefs-d'œuvre en audio.
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