Des masques qui ont éclipsé les visages
Poquelin, Arouet, Beyle, Dupin : ces noms d'état civil ne disent presque rien — leurs masques sont devenus immortels. Le pseudonyme est une tradition littéraire aussi vieille que la censure, la honte sociale et le goût de se réinventer. Voici les histoires des plus célèbres noms de plume de la littérature, et ce qu'elles révèlent de chaque écrivain : on choisit rarement un faux nom par hasard.
Molière — Jean-Baptiste Poquelin
Fils d'un tapissier du roi promis à la boutique familiale, Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) choisit le théâtre — métier alors infamant, que l'Église excommuniait. Prendre un nom de scène protégeait la famille : il devient « Molière » vers 1644, sans qu'on ait jamais su pourquoi ce nom-là ; il refusa toujours de s'en expliquer, et les biographes en sont réduits aux hypothèses (un village ? un romancier oublié ?). Le mystère est resté entier trois siècles et demi. Voir notre biographie de Molière.
Voltaire — François-Marie Arouet
En 1718, à la sortie de la Bastille où l'ont mené des vers insolents contre le Régent, François-Marie Arouet (1694-1778) se rebaptise « Voltaire ». L'explication la plus admise : l'anagramme d'« AROVET L(e) I(eune) » — Arouet le jeune — dans l'alphabet latin où U s'écrit V et J s'écrit I. Se renommer, pour lui, c'est rompre avec le père et la bourgeoisie de robe, et se fabriquer en homme libre. Il utilisera au long de sa vie plus d'une centaine d'autres pseudonymes pour déjouer la censure — un record que personne n'a battu. Sa plus célèbre signature masquée reste celle de Candide, attribué en 1759 à un fantaisiste « docteur Ralph ».
George Sand — Aurore Dupin
Le cas le plus célèbre de pseudonyme masculin. Amantine Aurore Lucile Dupin, baronne Dudevant par mariage (1804-1876), écrit d'abord en collaboration avec Jules Sandeau sous la signature commune « J. Sand ». Quand elle publie seule Indiana en 1832, elle garde le nom et s'invente un prénom : George, sans « s » — à l'anglaise. L'enjeu n'était pas coquet : une femme de son monde ne pouvait ni publier sous son nom, ni espérer être lue sans condescendance. Le masque masculin, complété par le pantalon et le cigare qui firent scandale, fut un instrument de liberté — et fonctionna si bien que « George Sand » a totalement remplacé Aurore Dupin, jusque sur sa tombe. Ses romans champêtres, La Mare au Diable et La petite Fadette, s'écoutent sur Lectrya.
Stendhal — Henri Beyle
Henri Beyle (1783-1842), Grenoblois qui détestait Grenoble, utilisa au fil de sa vie des dizaines de pseudonymes — la manie de la dissimulation était chez lui un trait de caractère autant qu'une précaution. Celui qui resta, adopté en 1817, est le nom d'une petite ville allemande, Stendal, patrie de l'historien d'art Winckelmann qu'il admirait — avec un « h » ajouté pour faire plus germanique. L'auteur du Rouge et le Noir poussa le jeu jusqu'à son épitaphe, rédigée en italien, qui le déclare « Milanais » : jusque dans la mort, Beyle refusa d'être Beyle.
Gérard de Nerval — Gérard Labrunie
Le doux Gérard Labrunie (1808-1855) emprunta son nom au « clos de Nerval », une terre familiale du Valois — ce pays de brumes et de souvenirs qui hante Sylvie. La particule rêvée disait son vrai pays : non pas la noblesse, mais l'enfance. Chez lui, le pseudonyme est déjà de la littérature — une réécriture de soi, tendre et mélancolique, par un poète qui passa sa vie à confondre magnifiquement le rêve et la biographie.
Lewis Carroll — Charles Dodgson
Le révérend Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898), professeur de mathématiques à Oxford, sépara rigoureusement ses deux vies : les traités de logique parurent sous son vrai nom, Alice sous un masque fabriqué par jeu de lettré — « Charles Lutwidge » latinisé en Carolus Ludovicus, puis inversé et réanglicisé en Lewis Carroll. Un pseudonyme construit comme un problème de logique : on ne se refait pas. Alice au pays des merveilles s'écoute en livre audio sur Lectrya.
Alain-Fournier, Anatole France, Pierre Loti : les déguisements discrets
Tous les masques ne sont pas des ruptures. Henri-Alban Fournier (1886-1914) comprima simplement son prénom en « Alain-Fournier » pour se distinguer d'un homonyme célèbre — et mourut à vingt-sept ans en laissant un seul roman, Le Grand Meaulnes. François-Anatole Thibault (1844-1924) reprit le surnom de son père libraire, « France », qui sonnait comme un programme national — et obtint sous ce nom le prix Nobel. Quant à l'officier de marine Julien Viaud (1850-1923), il reçut « Loti », dit-il, des femmes de Tahiti — du nom d'une fleur — et en fit sa signature d'écrivain voyageur : Pêcheur d'Islande est signé d'un surnom polynésien.
Ce que disent les masques
Échapper à la censure (Voltaire), protéger sa famille (Molière), conquérir le droit d'être lue (Sand), se réinventer (Stendhal), séparer deux vies (Carroll) : chaque pseudonyme raconte un rapport de force entre l'écrivain et son époque. Une chose est constante — le masque, presque toujours, a dévoré l'état civil. C'est peut-être la définition la plus exacte de la réussite littéraire : devenir le nom qu'on s'est inventé.
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