Quatre personnages et une cour entière

La Princesse de Clèves (1678) tient sur un triangle d'une simplicité parfaite — une femme, son mari, l'homme qu'elle aime — plongé dans le milieu le plus dangereux qui soit : la cour d'Henri II, « une sorte d'agitation sans désordre » où l'amour est une arme et la sincérité un suicide. Madame de La Fayette y invente le roman d'analyse : pour la première fois, l'action principale se passe à l'intérieur d'un cœur. Voici les personnages de cette bataille invisible — notre analyse du roman raconte l'intrigue, et le texte s'écoute en livre audio.

La princesse de Clèves : l'héroïne du refus

Mademoiselle de Chartres a seize ans, une beauté qui fait se retourner la cour, et une éducation unique : sa mère lui a montré l'amour tel qu'il est, avec ses plaisirs et ses trahisons. Mariée sans amour au prince de Clèves, elle rencontre Nemours au bal — coup de foudre réciproque et immédiat — et passe le reste du roman à combattre ce que tout le monde, à sa place, aurait vécu. Ses deux grandes scènes ont scandalisé le siècle : l'aveu à son mari (elle lui confesse qu'elle aime ailleurs, pour qu'il l'aide à fuir la tentation — geste sans précédent dans le roman), et le refus final : libre après la mort de Clèves, aimée de Nemours, elle dit non — par devoir envers le mort, et par une lucidité plus profonde : la passion de Nemours mourrait dans le mariage, et elle refuse de vivre la fin de cet amour. Elle se retire du monde, « avec des exemples de vertu inimitables ». Trois siècles de débats n'ont pas épuisé ce non — le plus discuté de la littérature française, qui vaut à l'héroïne sa place dans notre panthéon des grandes héroïnes.

Le duc de Nemours : le séducteur pris à son piège

« Un chef-d'œuvre de la nature » : le duc de Nemours est l'homme le plus brillant d'une cour qui n'est que brillance — beau, adroit, aimé de toutes, pressenti même pour épouser la reine Élisabeth d'Angleterre. La Fayette en fait le séducteur professionnel saisi par le réel : pour la première fois il aime, et son amour le rend maladroit, indiscret, presque déloyal — il vole le portrait de la princesse, l'épie à Coulommiers, laisse deviner son secret. Le personnage pose la question qui hante le refus final : cet amour sincère est-il autre chose que le plus raffiné des désirs de conquête ? Le roman a la cruauté de ne pas répondre — et une dernière phrase terrible : après des années, « des affaires » et le temps éteignent sa passion. La princesse avait raison sur lui ; c'est la victoire la plus triste du livre.

Le prince de Clèves : le mari qui aime

Figure bouleversante et neuve : le prince de Clèves est un mari amoureux de sa femme — anomalie dans un monde où le mariage est une alliance et l'amour un jeu extérieur. Il a épousé Mlle de Chartres par passion, en sachant qu'elle ne l'aimait pas ; il vit ce déséquilibre avec une dignité douloureuse, et reçoit l'aveu de sa femme comme un honnête homme — d'abord admiratif, puis rongé : la jalousie s'installe précisément parce qu'il sait, sans savoir qui. Trompé non par sa femme mais par son espion (qui lui laisse croire une nuit adultère à Coulommiers), il meurt littéralement de chagrin — en pardonnant. Sa mort transforme le roman : elle rend l'amour de la princesse et de Nemours possible, et donc le refus signifiant.

Mme de Chartres : la mère, voix posthume du roman

Morte au premier tiers du récit, Mme de Chartres le gouverne jusqu'au bout : c'est elle qui a formé sa fille à la méfiance (« si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, vous serez souvent trompée »), elle qui, mourante, prononce l'avertissement décisif — mieux vaut quitter la cour que tomber « comme les autres femmes ». Éducatrice admirable ou fabricante d'une conscience impossible à vivre ? La question partage les lecteurs depuis 1678 : le refus final de la princesse est aussi l'ultime obéissance à une morte. Autour d'elle gravite la cour entière — Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, Marie Stuart, et le vidame de Chartres, dont la fameuse lettre perdue déclenche le seul épisode presque comique du roman : une fausse attribution qui donne à la princesse un avant-goût dévastateur de la jalousie.

Pour aller plus loin

Le roman fonde une lignée que nous suivons dans L'amour dans le roman français, de La Fayette à Proust — et sa phrase la plus fine figure dans nos citations d'amour sourcées. Il ouvre aussi, logiquement, notre sélection de chefs-d'œuvre d'autrices en audio : premier grand roman moderne, écrit par une femme qui publia sans nom — la cour, déjà, jugeait sur les apparences.

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