Dix femmes de papier plus vivantes que des siècles d'hommes

La littérature française a ceci de particulier que ses personnages les plus profonds sont souvent des femmes — écrites, paradoxe des siècles, presque toujours par des hommes, jusqu'à ce que George Sand et Colette prennent la plume. Voici dix héroïnes qui ont chacune déplacé quelque chose : une morale, une forme, une idée de ce qu'une femme peut être en littérature. Toutes se rencontrent gratuitement sur Lectrya.

1. Phèdre (Racine, 1677) : la passion coupable

Amoureuse de son beau-fils, luttant de toutes ses forces contre un désir qu'elle n'a pas choisi, Phèdre est la figure absolue de la passion subie — « C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ». Racine lui donne les plus beaux vers du théâtre français et une lucidité qui rend sa chute déchirante : elle se voit sombrer. Trois cent cinquante ans après, aucune héroïne n'a été plus loin dans l'aveu. À écouter en livre audio — Phèdre est d'abord une voix.

2. La princesse de Clèves (Mme de La Fayette, 1678) : le refus lucide

Première héroïne du premier roman psychologique français — écrit par une femme. Aimée de l'homme qu'elle aime, libre de l'épouser, elle refuse : parce que la passion ne dure pas, parce que le repos vaut mieux que le bonheur incertain. Ce non, discuté depuis trois siècles et demi, reste l'acte le plus mystérieux de la littérature française. Notre analyse lui est consacrée ; le roman s'écoute ici.

3. Manon Lescaut (abbé Prévost, 1731) : l'insaisissable

Aimée à la folie par des Grieux qu'elle ruine et trahit sans jamais cesser de l'aimer « à sa manière », Manon est la première héroïne moralement indéchiffrable : ni ange ni calculatrice — un appétit de vivre dans un monde où une fille sans dot n'a que sa beauté à vendre. Le roman fut interdit et adoré. Deux siècles de Marguerite, de Carmen et de Nana descendent d'elle — la dédicace de La Dame aux camélias le dit explicitement. En livre audio également.

4. Emma Bovary (Flaubert, 1857) : le rêve contre le réel

Nourrie de romans, mariée à un brave homme médiocre, Emma attend de la vie ce que la littérature lui a promis — et se brûle aux contrefaçons : amants lâches, luxe à crédit, arsenic. Flaubert a fait d'elle le miroir de toutes les insatisfactions modernes, au point qu'un concept porte son nom, le bovarysme. Jugée immorale en procès, devenue le roman des romans : notre analyse ici, l'œuvre en audio là.

5. Marguerite Gautier (Dumas fils, 1848) : le sacrifice secret

La courtisane qui renonce à l'amour de sa vie pour sauver l'honneur d'une famille qui la méprise — et accepte de passer pour infâme aux yeux de celui qu'elle sauve. La « Dame aux camélias » a fait pleurer le monde entier et donné La Traviata. Son histoire complète est ici, et en livre audio (5 h 01).

6. Carmen (Mérimée, 1845) : la liberté ou la mort

Bien avant l'opéra, la Carmen de Mérimée est une nouvelle sèche comme un rapport : la bohémienne de Séville qui ne cède rien de sa liberté — pas même pour survivre. « Carmen sera toujours libre » : face au soldat qui veut la posséder, elle choisit sa mort plutôt qu'une soumission. L'héroïne la plus radicale du siècle tient en soixante pages, à lire sur Lectrya ou à écouter en audio (1 h 26).

7. Indiana (George Sand, 1832) : la révolte fondatrice

Premier roman signé George Sand seule : une créole mariée à un colonel brutal, qui refuse d'être une propriété — « Je sais que je suis l'esclave et vous le seigneur… mais vous ne pouvez rien sur ma volonté. » Le livre fit scandale et posa, vingt ans avant les lois, la question du mariage comme servitude. L'acte de naissance du roman féministe français, en livre audio (7 h 57).

8. Fantine (Hugo, 1862) : la mère absolue

Ouvrière abandonnée qui vend ses cheveux, ses dents et elle-même pour payer la pension de sa fille, Fantine est le personnage-preuve des Misérables : la démonstration que la misère est un crime social, incarnée en une femme. Hugo lui a donné une descendance immense — toutes les mères sacrifiées du roman populaire viennent d'elle. Son portrait complet est dans les personnages des Misérables.

9. La Maheude (Zola, 1885) : la colère debout

Mère de sept enfants dans les corons de Germinal, la Maheude traverse la faim, la grève, la mort de son mari et de trois enfants — et redescend à la mine, à quarante ans, pour nourrir les survivants. Zola lui donne le dernier mot du roman, et la littérature française l'une de ses figures les plus monumentales : ni sainte ni victime, une force. Portraits complets ici.

10. Claudine et les héroïnes de Colette : la liberté conquise

Avec Colette, l'héroïne change de main : une femme écrit enfin les femmes. De Claudine à Sido en passant par la Léa de Chéri — courtisane vieillissante qui regarde son jeune amant avec une lucidité que la littérature n'avait jamais accordée à une femme de cinquante ans —, ses héroïnes n'expient rien : elles vivent, aiment, vieillissent et se racontent en propriétaires de leur histoire. C'est la révolution tranquille qui clôt ce panorama — et ouvre le siècle suivant.

Ce que dit la série

Mises bout à bout, ces dix figures racontent une histoire : la passion subie (Phèdre), refusée (Clèves), marchandée (Manon, Marguerite), rêvée (Emma), puis la liberté revendiquée (Carmen, Indiana) et enfin possédée (Colette). Deux siècles et demi d'émancipation, lisibles dans les romans avant les lois. Pour prolonger : les autrices de la littérature française et l'amour dans le roman français.

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