Une galerie devenue mythologie

Peu de romans ont peuplé l'imaginaire mondial comme Les Misérables (1862) : le forçat rédimé, le policier obsédé, la mère sacrifiée, le gamin des barricades — ces figures ont quitté le livre pour vivre au théâtre, au cinéma, en comédie musicale et dans la langue courante. Voici les portraits essentiels, pour lire (ou relire) le roman sans se perdre dans ses quinze cents pages — notre résumé complet raconte l'intrigue en détail.

Jean Valjean : la rédemption faite homme

Dix-neuf ans de bagne pour un pain volé — cinq pour le vol, quatorze pour les évasions. Quand Jean Valjean en sort, c'est une force de la nature pleine de haine, que tout le monde chasse. Un seul homme l'accueille : Mgr Myriel, évêque de Digne, qui, après que Valjean lui a volé son argenterie, le couvre devant les gendarmes et lui donne en plus ses chandeliers — « Jean Valjean, mon frère, je vous achète votre âme ». De ce geste naît tout le roman : Valjean devient M. Madeleine, industriel bienfaiteur et maire ; puis se dénonce pour sauver un innocent qu'on allait condamner à sa place ; puis consacre sa vie à Cosette. Hugo en fait la démonstration vivante de son grand argument : le misérable n'est pas mauvais, il est fabriqué par la misère — et un acte de bonté peut le refabriquer autrement. Valjean n'échappera jamais à son passé ; il ne cessera jamais, non plus, d'être meilleur que ceux qui le poursuivent.

Javert : la loi sans la grâce

Né dans une prison d'une mère tireuse de cartes, l'inspecteur Javert a choisi le camp de l'ordre avec la ferveur d'un converti : pour lui, la société se divise en gens honnêtes et en criminels, et un forçat reste un forçat. Sa traque de Valjean, d'une probité parfaite — Javert n'est ni corrompu ni cruel, il est exact —, structure le roman comme une chasse de vingt ans. Son drame éclate à la barricade : Valjean, qui le tient à sa merci, lui laisse la vie. Cette grâce, qui n'entre dans aucune de ses deux colonnes, brise sa comptabilité intérieure : incapable de vivre dans un monde où un forçat peut être sublime, Javert se jette dans la Seine. Hugo n'a pas créé un méchant — il a créé quelque chose de plus troublant : un homme juste dans un système injuste, détruit le jour où il s'en aperçoit.

Fantine : la mère broyée

Ouvrière abandonnée avec une enfant, Fantine descend tous les degrés que la société de 1820 réserve aux filles-mères : renvoyée de l'atelier pour immoralité, elle vend ses cheveux, puis ses dents, puis elle-même — pour payer la pension de Cosette aux Thénardier, qui la volent. Hugo a fait d'elle le personnage-thèse de la condition féminine misérable, et l'une des figures les plus poignantes du roman : elle meurt sans revoir sa fille, sur une promesse de Valjean — qui deviendra la ligne de sa vie.

Cosette et Marius : la jeunesse qui hérite

Cosette enfant — la petite servante en haillons qui porte des seaux trop lourds dans la nuit de Montfermeil — est l'image même du roman, celle de toutes les couvertures. Sauvée par Valjean, élevée dans la tendresse et les couvents, elle devient une jeune fille lumineuse dont le roman fait, assez explicitement, moins un caractère qu'un enjeu : elle est ce que Valjean a de plus précieux, ce que Fantine a payé de sa vie. Marius Pontmercy, lui, a plus d'épaisseur qu'on ne s'en souvient : petit-bourgeois royaliste devenu bonapartiste par fidélité à un père mort, puis républicain par ses amis, pauvre par choix, amoureux par foudroiement — c'est le jeune homme de 1830 en une personne. Leur idylle du jardin du Luxembourg, faite de regards pendant des mois, est l'un des derniers grands amours muets de la littérature.

Les Thénardier : le mal ordinaire

Face à la misère qui élève (Valjean) et à celle qui tue (Fantine), Hugo place celle qui corrompt : les Thénardier, aubergistes de Montfermeil, tortionnaires de Cosette, puis escrocs des bas-fonds parisiens. Thénardier est peut-être le personnage le plus noir de Hugo précisément parce qu'il est petit : ni grandeur ni système, juste la rapacité infinie de l'homme moyen. Le roman lui refuse jusqu'à la punition — il finit en Amérique, négrier prospère. Mais de ce couple immonde naissent deux enfants qui les rachètent : Éponine et Gavroche.

Éponine et Gavroche : les enfants sublimes

Éponine, fille gâtée de Montfermeil devenue adolescente en guenilles, aime Marius sans espoir — et le prouve à sa façon déchirante : c'est elle qui retrouve l'adresse de Cosette pour lui, elle qui protège la maison, elle enfin qui, à la barricade, détourne de sa main un fusil pointé sur Marius et meurt dans ses bras, en lui demandant un baiser sur le front « quand je serai morte ». Gavroche, son petit frère abandonné, règne sur le pavé parisien depuis son éléphant de la Bastille : gouailleur, généreux — il recueille sans le savoir ses propres petits frères —, il meurt en chantant, fauché en ramassant des cartouches devant la barricade. Ces deux enfants des Thénardier, morts héroïquement à quelques heures d'intervalle, sont la réponse de Hugo à tous les déterminismes : la misère fait les monstres, mais pas toujours — et c'est ce « pas toujours » qui s'appelle l'espérance. Gavroche est d'ailleurs entré au dictionnaire, comme nous le racontons dans les personnages devenus noms communs.

Autour d'eux : l'évêque, Enjolras, et Paris

Restent deux figures de l'absolu : Mgr Myriel, le juste dont les deux chandeliers accompagnent Valjean jusqu'à son lit de mort, et Enjolras, chef des étudiants de la barricade, « révolution faite homme », beau et implacable comme une idée. Et le personnage que Hugo traite avec plus d'amour que tous les autres : Paris — ses égouts, ses barricades, son argot, auxquels le roman consacre des livres entiers. Pour l'ensemble du monument, voyez notre analyse des Misérables et notre biographie de Victor Hugo.

Lire Les Misérables gratuitement →