Quand un personnage entre au dictionnaire
C'est la consécration suprême pour une créature de papier : perdre sa majuscule. Quelques dizaines de personnages, sur les millions que la littérature a inventés, sont devenus des noms communs ou des adjectifs que l'on emploie sans même penser à eux. En voici dix, nés pour la plupart dans des œuvres que vous pouvez lire gratuitement sur Lectrya — avec, pour chacun, l'histoire qu'il faut connaître pour employer le mot en connaissance de cause.
1. Un tartuffe
Le plus célèbre. Tartuffe, faux dévot qui s'installe chez le crédule Orgon pour capter sa fortune (et sa femme), a donné son nom à tous les hypocrites qui drapent leurs appétits dans la vertu — et « tartufferie » à leur art. La pièce de Molière (1664) fit un tel scandale qu'elle fut interdite cinq ans : les vrais dévots s'y étaient reconnus, ce qui reste la meilleure preuve de sa justesse. Notre analyse des grandes comédies de Molière lui fait la part belle.
2. Un harpagon
L'avare de L'Avare (1668), prêt à laisser son fils épouser « sans dot » et qui soupçonne l'univers entier de convoiter sa cassette, est devenu le nom commun de l'avarice comique. Son ancêtre grec (Plaute, déjà) n'a pas eu cet honneur : c'est la force du français de Molière. Pour la version tragique du même vice, la littérature a un autre nom propre en réserve — le père Grandet d'Eugénie Grandet, dont nous racontons l'histoire dans notre résumé du roman de Balzac.
3. Un gavroche
Le gamin de Paris des Misérables (1862), effronté, généreux, chantant sous les balles de la barricade, a donné son nom à tous les titis parisiens — et sa casquette à un modèle de chapellerie. Hugo a créé le type si parfaitement que le mot a précédé beaucoup de lecteurs : on connaît des gavroches sans avoir lu Les Misérables. Sa mort, l'une des pages les plus déchirantes du roman, est résumée dans notre article sur les personnages des Misérables.
4. Un rastignac
Eugène de Rastignac, étudiant pauvre monté à Paris dans Le Père Goriot (1835), apprend vite les règles du jeu social — et les applique. Son apostrophe finale à la capitale, depuis le Père-Lachaise (« À nous deux maintenant ! »), a fait de son nom le synonyme de l'arriviste brillant. Balzac le fera reparaître, ministre et millionnaire, dans d'autres romans de la Comédie humaine : le programme a été tenu. L'histoire commence dans Le Père Goriot, à écouter aussi en livre audio.
5. Une dulcinée
Don Quichotte, avant de partir redresser les torts, se choisit une dame de ses pensées : une paysanne du village voisin qu'il n'a jamais vraiment approchée, rebaptisée Dulcinée du Toboso. Elle ignore tout de l'amour fou qu'elle inspire — c'est le principe. « Dulcinée » désigne depuis, avec une tendresse moqueuse, la femme aimée, surtout quand l'amour est plus rêvé que vécu. Le chef-d'œuvre de Cervantès est analysé ici et disponible en français sur Lectrya.
6. Un sosie
Le plus ancien de la liste — et le plus surprenant. Dans la comédie latine de Plaute reprise par Molière (Amphitryon, 1668), le dieu Mercure prend l'apparence exacte de Sosie, valet d'Amphitryon, au point que le pauvre homme doute de sa propre identité. Le nom du personnage est devenu le mot désignant toute personne qui ressemble parfaitement à une autre. Employer « sosie », c'est citer du théâtre sans le savoir.
7. Un don juan
Né chez l'Espagnol Tirso de Molina, immortalisé par Molière (Dom Juan, 1665) puis par Mozart, le grand seigneur séducteur, impie et insaisissable est devenu le nom commun du séducteur en série — avec « donjuanisme » pour les cas cliniques. Le personnage de Molière est plus inquiétant que sa réputation : c'est un libertin d'esprit autant que de mœurs, qui défie le Ciel jusqu'à la statue du Commandeur.
8. Le bovarysme
Emma Bovary, nourrie de romans, attend de la vie ce que les livres lui ont promis — et le réel ne suit pas. Les philosophes ont tiré de son cas un concept, le bovarysme : la faculté de se rêver autre que l'on est, et l'insatisfaction chronique qui en découle. C'est le seul mot de cette liste né d'un personnage féminin — et peut-être le plus universel à l'ère des vies rêvées en ligne. Relire Madame Bovary aujourd'hui, c'est vérifier que Flaubert avait tout vu.
9. Gargantuesque
Le géant Gargantua de Rabelais (1534), qui naît en criant « À boire ! » et déjeune de centaines de bœufs, a laissé son adjectif à tout ce qui est démesuré — appétits, banquets, projets. Son fils Pantagruel a fait de même (« pantagruélique »), cas unique d'une famille entière passée au dictionnaire. Derrière la farce énorme, Rabelais cachait l'un des esprits les plus libres de la Renaissance : l'adjectif est resté, la subversion aussi.
10. Rocambolesque
Qui se souvient de Rocambole ? Héros des feuilletons de Ponson du Terrail (années 1850-1860), aventurier passant d'une identité à l'autre à travers des intrigues invraisemblables, il fut l'un des plus grands succès populaires du siècle — au point que son nom a engendré un adjectif que tout le monde emploie : « rocambolesque ». Destin ironique : le personnage a sombré dans l'oubli, l'adjectif lui a survécu. C'est la preuve que la postérité littéraire emprunte parfois la sortie de secours.
Et quelques mots venus de plus loin
La liste continue au-delà du domaine français : un mentor et une pénélope viennent de l'Odyssée d'Homère, le « chant des sirènes » et « tomber de Charybde en Scylla » aussi — nous leur avons consacré un article entier. Et les Fables de La Fontaine ont, à elles seules, fourni à la langue une dizaine d'expressions : c'est l'objet de notre article suivant.
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