Une galerie de trois mille ans
Les personnages de L'Odyssée ont ceci d'extraordinaire qu'ils sont devenus des noms communs. Un mentor, une pénélope, un travail de Pénélope, le chant des sirènes : la langue française porte encore la trace de ce poème vieux de vingt-huit siècles. Voici les figures essentielles, pour ne jamais se perdre dans les vingt-quatre chants — et pour comprendre pourquoi elles n'ont pas vieilli.
Ulysse, « l'homme aux mille ruses »
Ulysse, roi d'Ithaque, n'est pas un héros comme les autres. Achille était le plus fort, Ajax le plus massif ; Ulysse est le plus intelligent. Homère l'appelle polytropos — l'homme aux mille tours, aux mille détours. C'est lui qui a imaginé le cheval de Troie ; c'est lui qui invente le nom « Personne » face au Cyclope ; c'est lui qui se fait attacher au mât pour écouter les Sirènes sans mourir. Mais sa vraie singularité est ailleurs : quand Calypso lui offre l'immortalité, il la refuse pour rentrer auprès d'une femme mortelle. Ulysse est le premier héros qui préfère sa vie à la gloire — et c'est pour cela qu'il nous ressemble.
Pénélope, la ruse en miroir
On réduit souvent Pénélope à la fidélité qui attend. C'est mal la lire : elle est l'exacte égale de son mari en intelligence. Assiégée par une centaine de prétendants, sans force armée, elle tient vingt ans par la seule ruse — le linceul tissé le jour et défait la nuit, les promesses ajournées, et à la fin l'épreuve de l'arc, qu'elle organise elle-même. Dernier trait de génie : quand Ulysse se révèle, elle ne se jette pas dans ses bras — elle le teste, en faisant mine de déplacer leur lit conjugal, dont seuls les deux époux savent qu'il est bâti autour d'un olivier enraciné. Homère a construit un couple d'égaux, ce que la littérature mettra ensuite des siècles à refaire.
Télémaque, le fils qui devient adulte
Télémaque avait quelques mois quand son père est parti ; il a vingt ans quand le poème commence. Les quatre premiers chants — la « Télémachie » — racontent son éducation accélérée : poussé par Athéna, il quitte l'île pour la première fois, interroge Nestor et Ménélas, apprend à parler en public et à tenir tête aux prétendants. L'Odyssée est aussi le premier roman d'apprentissage : pendant que le père rentre, le fils grandit, et le poème s'achève quand les deux se rejoignent, côte à côte, l'arc à la main.
Athéna et Poséidon : les dieux en duel
Tout le voyage d'Ulysse se joue entre deux volontés divines. Athéna, déesse de l'intelligence, protège Ulysse parce qu'il lui ressemble — elle savoure ses mensonges comme des œuvres d'art. Poséidon, dieu de la mer, le poursuit d'une haine inlassable depuis l'aveuglement de son fils, le cyclope Polyphème. Entre les deux, Zeus arbitre mollement. Les dieux d'Homère n'incarnent aucune justice : ils ont des préférences, des rancunes, des humeurs — et c'est précisément ce qui oblige les mortels à être courageux. Quand Athéna prend forme humaine pour guider Télémaque, elle emprunte les traits d'un vieil ami d'Ulysse nommé Mentor — d'où notre mot.
Circé et Calypso, les deux tentatrices
On les confond souvent. Circé, la magicienne de l'île d'Aiaié, change les compagnons d'Ulysse en porcs — puis, vaincue, devient son amante et sa meilleure conseillère : c'est elle qui lui indique comment consulter les morts et comment passer les Sirènes. Calypso, la nymphe de l'île d'Ogygie, ne demande rien — que l'amour d'Ulysse, pour l'éternité. Elle le retient sept ans et lui offre l'immortalité. Circé est l'épreuve du plaisir, Calypso celle, plus redoutable, du bonheur sans histoire. Ulysse leur échappe à toutes deux — non sans avoir cédé un temps, le poème est honnête sur ce point.
Les fidèles et les traîtres
Autour du palais gravitent les seconds rôles, qui sont parmi les plus émouvants. Eumée, le porcher resté loyal, qui accueille sans le savoir son roi déguisé en mendiant. Euryclée, la vieille nourrice, qui reconnaît Ulysse à une cicatrice en lui lavant les pieds. Argos, le chien couché sur le fumier, qui attend son maître depuis vingt ans, remue la queue en le reconnaissant — et meurt. En face, les prétendants menés par l'arrogant Antinoos et le fourbe Eurymaque : cent hommes qui dévorent les biens d'un absent en courtisant sa femme. Leur châtiment au chant XXII est terrible ; Homère prend soin de montrer qu'il fut mérité, offense après offense.
Pour aller plus loin
Retrouvez le récit complet dans notre résumé de l'Odyssée chant par chant, le bestiaire complet dans les monstres de l'Odyssée, et le contexte dans notre guide de lecture d'Homère.
L'Odyssée se lit gratuitement sur Lectrya, et s'écoute en livre audio — extrait gratuit de cinq minutes pour faire connaissance avec « l'homme aux mille ruses ».
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