Le premier bestiaire de la littérature

Si L'Odyssée est restée si vivante après vingt-huit siècles, c'est en grande partie grâce à ses monstres. Chaque escale du voyage d'Ulysse est devenue une histoire autonome, un mythe, souvent une expression de la langue française. Voici le bestiaire complet, dans l'ordre du récit d'Ulysse (chants IX à XII) — du plus célèbre au plus insidieux.

1. Les Lotophages : l'oubli en fruit

Première escale, et déjà le piège le plus subtil du voyage : pas de griffes, pas de crocs. Les Lotophages, « mangeurs de lotos », offrent aux marins leur fruit doux comme le miel — et quiconque y goûte oublie sa patrie et ne veut plus rentrer. Ulysse doit ramener ses hommes de force, en larmes, et les attacher aux bancs des navires. Le message est posé dès le début du poème : le vrai danger du voyage n'est pas la mort, c'est l'oubli du retour.

2. Polyphème, le Cyclope : la ruse de « Personne »

L'épisode le plus célèbre de toute la littérature antique. Le cyclope Polyphème, géant à l'œil unique, enferme Ulysse et ses compagnons dans sa caverne et les dévore deux par deux. Ulysse ne peut pas le tuer : seul le géant peut rouler le rocher qui bouche l'entrée. Alors il l'enivre, lui dit s'appeler « Personne », et lui crève l'œil avec un pieu durci au feu. Quand Polyphème hurle à l'aide, les autres cyclopes lui demandent qui l'attaque — « Personne ! » — et repartent en haussant les épaules. C'est la victoire absolue de l'intelligence sur la force. Mais Ulysse commet ensuite sa grande faute : par orgueil, en s'éloignant, il crie son vrai nom. Polyphème le répète à son père Poséidon — et c'est cette vantardise qui coûtera dix ans d'errance au héros. Le premier récit occidental sait déjà que l'hybris se paie.

3. Éole et l'outre des vents : le naufrage de la curiosité

Le dieu des vents offre à Ulysse une outre où sont enfermés tous les vents contraires. Neuf jours de navigation parfaite ; Ithaque est en vue, on distingue les feux sur la côte. Ulysse, épuisé, s'endort. Ses compagnons, persuadés que l'outre contient un trésor qu'il leur cache, l'ouvrent. La tempête les rejette au point de départ. De tous les monstres de l'Odyssée, le plus destructeur est peut-être celui-ci : la jalousie ordinaire des hommes.

4. Les Lestrygons : le vrai carnage

On l'oublie souvent, tant l'épisode est bref et brutal : ce ne sont pas les monstres célèbres qui déciment la flotte d'Ulysse, ce sont les Lestrygons, géants cannibales qui harponnent les navires « comme des poissons ». Onze vaisseaux sur douze sont détruits. Ulysse repart avec un seul navire — le poème d'aventure bascule ici dans le récit de survie.

5. Circé : la magicienne qui change les hommes en porcs

Sur l'île d'Aiaié, la magicienne Circé accueille les éclaireurs d'Ulysse avec un festin drogué, puis les change en porcs d'un coup de baguette. Protégé par une herbe donnée par Hermès, Ulysse résiste au sortilège, et Circé vaincue devient son alliée — l'année passée chez elle est la seule pause heureuse du voyage. Les lecteurs y ont vu mille choses : la métaphore est assez claire pour se passer de commentaire.

6. Les Sirènes : le chant auquel nul ne résiste

Contrairement à l'image moderne, les Sirènes d'Homère ne sont pas des femmes-poissons mais des créatures ailées, et leur arme n'est pas la beauté : c'est la connaissance. Leur chant promet à Ulysse de lui révéler « tout ce qui arrive sur la terre nourricière ». Sur les conseils de Circé, il bouche les oreilles de ses compagnons avec de la cire et se fait attacher au mât, seul autorisé à écouter — le premier auditeur de l'histoire à vouloir entendre sans succomber. Le « chant des sirènes » désigne depuis toute tentation trop belle pour être honnête.

7. Charybde et Scylla : le choix impossible

Un détroit, deux monstres. D'un côté Charybde, gouffre qui avale la mer trois fois par jour et engloutit tout navire. De l'autre Scylla, créature à six têtes tapie dans sa falaise, qui saisit six marins au passage. Circé a prévenu Ulysse : on ne passe pas indemne, il faut choisir sa perte. Il choisit Scylla — six morts plutôt que tous — sans prévenir son équipage. « Tomber de Charybde en Scylla », c'est depuis échapper à un mal pour un pire ; l'Odyssée y ajoutait déjà la question que la morale moderne appelle le dilemme du moindre mal : que vaut un chef qui sacrifie six hommes pour en sauver quarante ?

8. Les vaches du Soleil : l'interdit fatal

Dernière épreuve, la plus simple en apparence : ne pas toucher aux troupeaux sacrés du dieu Soleil sur l'île de Thrinacie. Bloqués un mois par les vents, affamés, les compagnons d'Ulysse cèdent pendant son sommeil et sacrifient les plus belles bêtes. Prodige sinistre : les viandes mugissent sur les broches. Au départ de l'île, Zeus foudroie le navire. Seul survivant : Ulysse, qui n'a pas mangé. Tous les monstres pouvaient être vaincus par la ruse ; l'appétit des hommes, non.

Ce que la langue française leur doit

Une odyssée, le chant des sirènes, tomber de Charybde en Scylla, un travail de Pénélope, un mentor, être médusé — non, celui-là vient d'un autre mythe. Peu de textes ont autant nourri notre vocabulaire quotidien. Pour resituer chaque épisode dans le récit, voyez notre résumé chant par chant et le portrait des personnages de l'Odyssée ; pour le contexte, notre guide de lecture d'Homère.

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