Le livre le plus cité de la langue française

Aucun livre n'a autant nourri le français courant que les Fables de La Fontaine (1668-1694). On les apprend enfant, on les oublie adulte — et on continue toute sa vie à les citer sans le savoir : des dizaines d'expressions et de morales passées en proverbes viennent tout droit de ces petits récits d'animaux. En voici dix, avec la fable d'origine et ce qu'elle disait vraiment — car le sens a parfois glissé en route.

1. « Tirer les marrons du feu »

Dans Le Singe et le Chat, le singe Bertrand flatte le chat Raton pour qu'il retire de la braise les marrons qui y grillent : le chat se brûle les pattes, le singe croque les marrons. À l'origine, « tirer les marrons du feu », c'est donc faire le travail dangereux au profit d'un autre — être le dindon de la farce. L'usage moderne a inversé le sens : on l'emploie souvent pour « tirer profit de la situation ». Les puristes tiennent pour le chat ; la langue, comme le singe, a fait son choix.

2. « La mouche du coche »

Le Coche et la Mouche : six chevaux peinent à tirer une voiture dans une côte, et une mouche s'agite, pique, bourdonne — puis réclame le mérite de l'arrivée. « Faire la mouche du coche », c'est s'agiter beaucoup, se croire indispensable et ne servir à rien. La fable vise, disait La Fontaine, « certaines gens faisant les empressés » : ils s'introduisent dans les affaires, « font partout les nécessaires » — et devraient en être chassés. Trois siècles et demi plus tard, chaque réunion de travail a sa mouche du coche.

3. « Se tailler la part du lion »

Dans La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion, quatre associés se partagent un cerf. Le lion divise en quatre parts, puis s'attribue la première (il est le roi), la deuxième (il est le plus fort), la troisième (il est le plus vaillant) — quant à la quatrième, malheur à qui y touchera. La « part du lion », c'est la part du plus fort : toute, ou presque. La fable tient en douze vers, et tout le droit des rapports de force y est résumé.

4. « Rien ne sert de courir, il faut partir à point »

La morale du Lièvre et la Tortue est devenue proverbe au mot près. On en retient l'éloge de la lenteur régulière ; la fable est plus cruelle : le lièvre perd par pur orgueil, pour avoir voulu humilier l'adversaire en partant au dernier moment. La Fontaine ne condamne pas la vitesse — il condamne la vanité qui gaspille le talent. Nuance très utile à méditer.

5. « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute »

La leçon que le renard sert au corbeau après lui avoir soutiré son fromage (Le Corbeau et le Renard) — en précisant qu'elle « vaut bien un fromage, sans doute ». C'est peut-être le vers le plus connu de la langue française, appris par cœur par des générations entières. On oublie souvent la chute : le corbeau, « honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus ». Tout l'art de La Fontaine est dans ce « un peu tard ».

6. « La raison du plus fort est toujours la meilleure »

Premier vers du Loup et l'Agneau — et l'une des phrases les plus amères jamais écrites, souvent citée comme si elle approuvait ce qu'elle dénonce. La fable montre un procès truqué : l'agneau réfute un à un tous les arguments du loup, et se fait manger quand même, « sans autre forme de procès ». La morale n'est pas un conseil, c'est un constat — et la fable, une leçon d'éducation politique donnée aux enfants de sept ans.

7. « Adieu veau, vache, cochon, couvée »

Perrette porte au marché un pot de lait et, chemin faisant, dépense la recette en imagination : le lait paiera des œufs, les œufs des poulets, les poulets un cochon, le cochon une vache et son veau… Un faux pas, le lait se répand : « adieu veau, vache, cochon, couvée » (La Laitière et le Pot au lait). L'expression salue depuis tous les châteaux en Espagne effondrés. La Fontaine, honnête, avoue dans la même fable qu'il bâtit lui aussi des empires en rêve : c'est pour cela qu'on ne s'y sent jamais moqué, seulement compris.

8. « On a souvent besoin d'un plus petit que soi »

Le lion épargne un rat ; plus tard, pris dans des filets, il est délivré par les dents du même rat (Le Lion et le Rat). La morale-proverbe a fait le tour du monde. La fable ajoute une seconde leçon qu'on cite moins : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » — le rat ronge les mailles une à une, là où la fureur du lion ne pouvait rien.

9. « Ventre affamé n'a point d'oreilles »

Le rossignol capturé propose au milan affamé de lui chanter ses plus beaux airs en échange de la vie ; le rapace répond en substance qu'on ne dîne pas de chansons (Le Milan et le Rossignol). Le proverbe dit depuis l'inutilité des beaux discours face aux besoins réels — leçon que tout parent d'enfant affamé et tout orateur d'assemblée générale a vérifiée.

10. « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras »

Morale du Petit Poisson et le Pêcheur : le carpillon supplie qu'on le laisse grandir pour être mieux mangé plus tard ; le pêcheur préfère le certain à l'espéré. La formule, quasiment intraduisible avec sa grammaire audacieuse (deux impératifs devenus noms), est l'un des plus beaux tours de force de concision de la langue.

Relire les Fables en entier — ou les écouter

Redécouvertes adulte, les Fables sont un choc : sous les animaux pour enfants, c'est une comédie humaine complète — cour, justice, amitié, mort — servie par une virtuosité de vers sans équivalent. Notre analyse des Fables propose un parcours ; le premier recueil s'écoute aussi en livre audio (32 minutes — le format parfait pour un trajet), et se lit gratuitement sur Lectrya. Pour d'autres mots nés de la littérature, voyez les personnages devenus noms communs et la madeleine de Proust.

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