Un peuple entier en personnages

Dans Germinal (1885), Zola ne raconte pas un héros : il raconte une masse — les « dix mille affamés » de Montsou. Mais cette masse a des visages, distribués avec une précision d'architecte : une famille pour incarner la mine, un étranger pour la réveiller, trois idéologues pour se disputer sa colère, et des bourgeois pour l'ignorer. Voici la distribution complète ; l'intrigue est racontée dans notre résumé de Germinal.

Étienne Lantier : l'étincelle

Machineur au chômage, fils de Gervaise de L'Assommoir — il porte la « fêlure » héréditaire des Rougon-Macquart, une violence qui monte avec l'alcool —, Étienne arrive à Montsou par une nuit glacée et descend au fond par nécessité. Ce qu'il y voit le transforme : il lit, correspond avec l'Internationale, fonde une caisse de secours, et devient l'orateur de la grève. Zola le suit sans complaisance : sincère, courageux, Étienne goûte aussi à l'ivresse du pouvoir sur la foule et à la vanité du chef. Vaincu, il repart à pied vers Paris — mais porteur désormais d'une graine que le titre du roman promet de faire lever. Il est le seul personnage du livre à qui soit accordé un avenir.

Catherine Maheu : la douceur usée

Quinze ans, herscheuse au fond depuis l'enfance, Catherine pousse ses berlines douze heures par jour — son corps épuisé n'est même pas devenu femme. Entre elle et Étienne naît un amour qui n'ose jamais se dire : la mine ne laisse pas le temps d'aimer. Prise par Chaval par droit du plus fort, fidèle à lui par une résignation qui désespère Étienne, elle ne s'appartient jamais. Sa mort — dans les bras d'Étienne, au fond de la mine inondée, après l'aveu enfin prononcé — est la page la plus déchirante du roman : le seul moment de bonheur de sa vie en est le dernier.

La famille Maheu : la mine faite chair

Sept générations de Maheu sont descendues au Voreux. Toussaint Maheu, le père, ouvrier loyal que la grève transforme malgré lui en porte-parole, meurt d'une balle de soldat, en plein cœur. Le vieux Bonnemort, le grand-père aux poumons noirs qui crache le charbon, incarne ce que la mine fait d'un homme en cinquante ans — jusqu'à l'acte de démence finale qui le fait étrangler Cécile Grégoire, la fille des actionnaires : la revanche aveugle d'une classe passée par les mains d'un vieillard qui ne pense plus. Alzire, la petite infirme qui « fait la petite mère », meurt de faim pendant la grève ; Jeanlin, estropié par un éboulement, devient une petite bête chapardeuse et cruelle — l'enfance que la mine fabrique. Et la Maheude, la mère, domine le roman entier : d'abord prudente, puis jusqu'au-boutiste de la grève qui lui prend son mari et trois enfants, on la retrouve à la dernière page redescendue au fond, à quarante ans, pour nourrir les survivants. Zola lui donne les mots de la fin — la colère intacte, remise à plus tard. C'est l'un des plus grands personnages de mère de la littérature française.

Chaval : le rival

Ouvrier brutal, jaloux, retourneur de veste — gréviste quand Étienne hésite, « jaune » quand la grève se durcit —, Chaval prend Catherine comme on marque un territoire et la bat comme on se venge d'exister mal. Sa rivalité avec Étienne, sociale autant qu'amoureuse, se règle au fond de la mine noyée : Zola, fidèle à sa logique des tempéraments, fait de ce meurtre un accès de violence héréditaire plus qu'un acte de justice. Même mort, Chaval flotte entre les amants — l'image est insoutenable et voulue.

Souvarine et Rasseneur : les deux autres voies

Autour d'Étienne le socialiste, Zola dispose le triangle des réponses ouvrières. Rasseneur, ancien mineur devenu cabaretier, prêche la négociation prudente — et passe pour un vendu dès que la colère monte. Souvarine, machineur russe, aristocrate devenu anarchiste, qui a vu pendre sa compagne en Russie, caresse son lapin Pologne en rêvant de tout détruire : « le jour où la vieille société ne sera plus qu'un tas de décombres... ». C'est lui qui sabote le cuvelage du Voreux, noyant la mine et ses camarades — puis s'en va dans la nuit, « tranquille », vers d'autres destructions. Zola en fait la figure glaçante du terrorisme naissant : l'idée pure, sans amour, qui tue sans haine. Le trio Rasseneur-Étienne-Souvarine reste une des cartographies politiques les plus justes jamais écrites en roman.

Les bourgeois : l'autre monde

En face, Zola peint moins des méchants qu'un aveuglement. Les Grégoire, rentiers douillets dont la fortune dort dans les actions de Montsou, gavent leur fille Cécile de brioche pendant que les corons meurent de faim — leur bonté d'occasion (une aumône de vêtements) est la page la plus férocement ironique du livre. Hennebeau, le directeur salarié, envie secrètement les amours libres des ouvriers du fond de son propre ménage détruit : « il aurait donné son fort traitement pour... crever de faim et faire l'amour ». Deneulin, le patron courageux ruiné par la grève, complexifie le tableau : la Compagnie anonyme le dévore lui aussi. Le vrai maître — « le Capital » — reste sans visage : c'est la trouvaille du roman.

Lire ou écouter Germinal

Le roman se lit gratuitement sur Lectrya — commencez par le résumé si vous voulez la carte avant le voyage — et s'écoute en livre audio (14 h 22), expérience recommandée dans notre sélection longs trajets : la colère collective de Zola, portée par une voix, devient physique. Voir aussi notre analyse et la biographie de Zola.

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