Le plus célèbre inconnu de la littérature

De l'auteur des deux textes fondateurs de la littérature occidentale, nous ne savons — rigoureusement — rien. Pas de date, pas de lieu de naissance certain, pas une ligne de biographie fiable. La tradition antique représente Homère en vieil aède aveugle ; sept cités grecques se disputaient l'honneur de l'avoir vu naître, Smyrne et Chios en tête. Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., le situait « quatre cents ans avant lui » ; les historiens modernes placent la composition des poèmes autour du VIIIe siècle avant notre ère. Tout le reste est légende. Et depuis plus de deux siècles, une question agite les savants, au point d'avoir reçu un nom officiel : la question homérique. Un seul homme a-t-il écrit l'Iliade et l'Odyssée ? Les a-t-il seulement écrites ?

Des poèmes composés sans écriture

Le point le plus troublant est là : l'Iliade et l'Odyssée ont été composées dans une culture largement orale, à l'époque même où la Grèce réapprenait à écrire. Ces poèmes de douze à quinze mille vers étaient faits pour être chantés, par des aèdes professionnels, au son de la lyre, lors de banquets et de fêtes religieuses — quelques centaines de vers par soirée.

Comment mémoriser quinze mille vers ? C'est un chercheur américain, Milman Parry, qui a trouvé la réponse dans les années 1930 — en allant enregistrer les derniers bardes illettrés de Yougoslavie, capables d'improviser des épopées entières. Leur secret, identique à celui d'Homère : les formules. « Achille aux pieds légers », « Ulysse aux mille ruses », « l'Aurore aux doigts de rose », « la mer vineuse » — ces épithètes qui reviennent sans cesse ne sont pas des tics de style, ce sont des briques métriques préfabriquées, calibrées pour remplir un vers exactement. L'aède ne récite pas un texte figé : il recompose le poème à chaque performance, comme un musicien de jazz improvise sur des standards. Ce que nous lisons est, littéralement, la partition d'une improvisation géniale.

Un ou plusieurs Homère ?

Dès l'Antiquité, des grammairiens — les « séparatistes » — notaient que l'Iliade et l'Odyssée n'ont pas tout à fait la même langue ni la même vision du monde. En 1795, le philologue allemand Friedrich August Wolf radicalise l'hypothèse : les épopées seraient des assemblages de chants populaires, cousus tardivement. Le débat a fait rage pendant deux siècles entre « analystes » (plusieurs auteurs, des couches successives) et « unitaristes » (un seul génie organisateur).

L'état actuel de la recherche tient en trois idées. Un : les poèmes héritent de siècles de tradition orale — certains vers décrivent des objets de l'époque mycénienne, six cents ans plus anciens. Deux : chaque épopée porte pourtant la marque d'une architecture d'ensemble si maîtrisée — l'Iliade concentrée sur cinquante jours, l'Odyssée et ses flashbacks emboîtés — qu'il est difficile de ne pas y voir une intention unique. Trois : beaucoup de spécialistes pensent aujourd'hui que « l'Iliade » et « l'Odyssée » ont chacune leur maître d'œuvre, peut-être à une génération d'écart. « Homère » serait moins un état civil que le nom que la Grèce a donné à la perfection de sa tradition.

Comment les poèmes nous sont parvenus

Le trajet jusqu'à nous tient du miracle. Selon la tradition, c'est à Athènes, au VIe siècle avant J.-C., sous le tyran Pisistrate, qu'une version de référence aurait été fixée pour les récitations officielles des Panathénées. Trois siècles plus tard, les philologues de la bibliothèque d'Alexandrie — Zénodote, puis Aristarque — établissent le texte, le divisent en vingt-quatre chants (un par lettre de l'alphabet grec) et inventent, pour Homère, la critique littéraire. Copié sur papyrus, puis sur parchemin par les moines byzantins, imprimé à Florence en 1488, le texte n'a jamais cessé d'être lu. Aucune œuvre profane n'a été aussi continûment recopiée.

Est-ce que cela change quelque chose ?

Qu'Homère ait été un homme, deux, ou le nom de scène d'une tradition entière, les poèmes restent ce qu'ils sont — et leur mystère leur va bien. Il y a même une justesse secrète à ce que la littérature occidentale commence par un auteur insaisissable : au chant IX de l'Odyssée, quand le Cyclope demande son nom à Ulysse, celui-ci répond « Personne ». L'auteur du poème a fait la même réponse à l'histoire.

Reste le meilleur argument pour trancher la question homérique : lire les poèmes. Notre guide de lecture explique par où commencer ; le résumé de l'Odyssée et celui de l'Iliade donnent la carte. Et pour renouer avec la manière originelle de recevoir Homère — par l'oreille, comme au banquet —, L'Odyssée existe sur Lectrya en livre audio : vingt-huit siècles plus tard, l'aède chante encore.

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