Ce que l'Iliade ne raconte pas

Commençons par dissiper le plus grand malentendu de la littérature : L'Iliade ne raconte ni le début ni la fin de la guerre de Troie. Pas de pomme de discorde, pas d'enlèvement d'Hélène — et surtout pas de cheval de Troie, qui n'est évoqué qu'après coup, dans L'Odyssée. Le poème couvre une cinquantaine de jours de la dixième et dernière année du siège, et son vrai sujet tient dans son premier mot grec : mènin — « la colère ». La colère d'Achille, ce qu'elle détruit, et ce qu'il en coûte d'y renoncer.

Le résumé : de l'offense aux funérailles

La querelle (chant I). Devant Troie assiégée, Agamemnon, chef des armées grecques, est contraint de rendre sa captive Chryséis pour apaiser Apollon, qui décime le camp par la peste. Par dépit, il confisque celle d'Achille, Briséis. Humilié, Achille — le plus grand guerrier du monde — se retire du combat avec ses hommes et demande à sa mère, la déesse Thétis, d'obtenir de Zeus que les Grecs perdent tant qu'il ne se bat pas. Toute la mécanique du poème est enclenchée : l'orgueil d'un chef, l'honneur d'un guerrier, et des milliers de morts pour solder leur querelle.

La guerre sans Achille (chants II à XV). Homère déploie la bataille comme personne ne l'a refait depuis : duels (Pâris contre Ménélas, Hector contre Ajax), exploits individuels, dieux qui descendent se mêler à la poussière. Deux scènes dominent. Au chant VI, Hector, le meilleur des Troyens, fait ses adieux à sa femme Andromaque et à son fils — le bébé pleure, effrayé par le casque de son père, et les deux époux rient au milieu des larmes : c'est peut-être la première scène de vie conjugale de la littérature. Au chant IX, Agamemnon, aux abois, envoie une ambassade offrir des trésors à Achille pour qu'il revienne. Achille refuse tout — et prononce les mots les plus subversifs du poème : à quoi bon la gloire, si le prix est la vie ?

Patrocle (chants XVI à XVIII). Les Troyens atteignent les navires grecs et y mettent le feu. Patrocle, l'ami le plus cher d'Achille, obtient de revêtir son armure pour repousser l'assaut. Il triomphe, va trop loin, et meurt sous la lance d'Hector, qui dépouille le cadavre. La douleur d'Achille est l'une des pages les plus violentes d'Homère : il hurle, se couvre de cendres — et sa colère change d'objet. Ce n'est plus Agamemnon qu'il hait, c'est Hector. Sa mère lui révèle le prix : s'il tue Hector, sa propre mort suivra de près. Il choisit en connaissance de cause.

Le duel et la profanation (chants XIX à XXII). Rééquipé d'armes forgées par le dieu Héphaïstos, Achille remonte au combat et massacre tout ce qui le sépare d'Hector. Devant les murailles, Hector — qui sait qu'il va mourir — s'enfuit d'abord, trois fois autour de la ville, avant de faire face. Achille le tue, puis fait ce que rien n'excuse : il perce les talons du cadavre, l'attache à son char et le traîne dans la poussière sous les yeux des parents d'Hector et d'Andromaque. La colère, même juste, finit toujours par déshonorer celui qu'elle habite.

Priam chez Achille (chants XXIII et XXIV). Après les jeux funèbres de Patrocle vient la scène que l'Antiquité entière considérait comme le sommet du poème. Le vieux roi Priam traverse seul, de nuit, les lignes ennemies, entre dans la baraque d'Achille et embrasse « les mains terribles qui ont tué tant de ses fils ». Il demande le corps d'Hector. Achille pense à son propre père, qu'il ne reverra jamais — et les deux ennemis pleurent ensemble, chacun ses morts. Achille rend le corps. Le poème s'achève sur les funérailles d'Hector, dans une Troie dont chaque lecteur sait qu'elle va tomber. Pas de victoire : un deuil partagé.

Pourquoi l'Iliade reste le poème de la guerre

L'Iliade est un poème de guerre qui ne triche jamais : la bataille y est à la fois glorieuse et abjecte, et Homère refuse de choisir. Chaque guerrier tué, même anonyme, a droit à une ligne — un père, une terre, une jeune épouse. Les Troyens, les « ennemis », sont traités avec la même tendresse que les Grecs : Hector est sans doute le personnage le plus aimable du poème. Cette équité du regard, à huit siècles avant notre ère, reste stupéfiante ; Simone Weil y voyait le seul vrai « poème de la force », où la force est montrée pour ce qu'elle est — une chose qui transforme ceux qu'elle touche, vainqueurs compris, en objets.

Et au centre, la question d'Achille, qui est celle de toute vie brève : une existence longue et obscure, ou brève et éclatante ? Le poème donne la réponse la plus honnête qui soit — au chant XI de L'Odyssée, l'ombre d'Achille, croisée aux Enfers, avoue qu'il préférerait être valet de ferme chez les vivants que roi chez les morts.

Pour aller plus loin

Commencez de préférence par L'Odyssée, plus accessible : voyez notre résumé chant par chant et notre guide de lecture des deux épopées. Sur l'auteur mystérieux de ces douze mille vers, lisez Homère a-t-il existé ? Et pour mesurer la descendance du poème, des tragédies de Racine à Salammbô de Flaubert, tout part d'ici.

Lire Homère sur Lectrya →