La première phrase, ou l'art d'attraper le lecteur

L'incipit — du latin incipere, « commencer » — est la première phrase d'un roman. C'est la porte d'entrée, la promesse, le pacte entre l'auteur et le lecteur. Une bonne première phrase donne le ton, installe un mystère, crée un rythme. Une grande première phrase entre dans la mémoire collective et n'en sort plus. Voici dix ouvertures qui ont fait l'histoire de la littérature française — toutes tirées d'œuvres disponibles sur Lectrya.

1. Proust — Du côté de chez Swann (1913)

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

L'incipit le plus célèbre de la langue française. Sept mots qui ouvrent les trois mille pages de la Recherche du temps perdu. La phrase est d'une simplicité trompeuse : elle dit l'habitude, la mémoire, le sommeil — les trois thèmes du roman entier. Le « longtemps » suspend le temps dès le départ. Le « je » installe un narrateur qui va devenir l'un des plus grands personnages de la littérature. Tout Proust est dans cette phrase.

2. Flaubert — Salammbô (1862)

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. »

Une phrase-rideau. Flaubert ouvre son roman comme on ouvre un théâtre : le décor est planté avec une solennité qui annonce le spectacle. Les noms exotiques — Mégara, Carthage, Hamilcar — transportent immédiatement le lecteur à trois mille kilomètres et vingt-deux siècles de distance. C'est l'incipit du dépaysement total.

3. Hugo — Les Misérables (1862)

« En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. »

L'ouverture des Misérables est discrète — presque administrative. Un nom, une date, une fonction. Mais Hugo sait ce qu'il fait : en commençant par un évêque obscur dans une ville de province, il pose le socle moral de tout le roman. Monseigneur Myriel est le personnage qui transforme Jean Valjean — et cette première phrase, si modeste, annonce la transformation de toute une vie.

4. Stendhal — Le Rouge et le Noir (1830)

« La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la Franche-Comté. »

Stendhal commence par le décor — une ville de province idyllique. Mais le « peut passer pour » introduit immédiatement le doute : les apparences sont trompeuses. Tout Le Rouge et le Noir sera l'histoire d'un jeune homme qui « passe pour » ce qu'il n'est pas. L'ironie stendhalienne est déjà là, dès la première phrase.

5. Dumas — Les Trois Mousquetaires (1844)

« Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung présentait un tumulte aussi considérable que si les huguenots en fussent venus faire le siège. »

Dumas ouvre par l'action — du bruit, du mouvement, une comparaison guerrière. D'Artagnan n'est pas encore nommé, mais on sent déjà sa présence. C'est un incipit de roman d'aventure au sens le plus noble : il vous attrape par le col et ne vous lâche plus. Retrouvez notre analyse des Trois Mousquetaires.

6. Zola — Germinal (1885)

« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou. »

L'incipit de Germinal est une image : un homme seul dans le noir. Pas de nom, pas d'identité — juste une silhouette dans la nuit. L'obscurité est totale, le paysage est vide, le personnage est anonyme. Zola crée une atmosphère d'oppression dès la première ligne. On ne sait pas encore que cet homme s'appelle Étienne Lantier et qu'il va changer l'histoire d'une mine — mais on sait déjà que le roman sera sombre.

7. Flaubert — Madame Bovary (1857)

« Nous étions à l'étude, quand le proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. »

L'entrée de Charles Bovary à l'école est un chef-d'œuvre de cruauté tranquille. Le « nous » installe un narrateur collectif — les camarades de classe qui observent le nouveau avec condescendance. Le « habillé en bourgeois » dit immédiatement le décalage social. Et le pupitre porté par un garçon de classe donne une dimension comique et pathétique. Tout Bovary est là : la médiocrité, le regard des autres, le ridicule involontaire.

8. Voltaire — Candide (1759)

« Il y avait en Westphalie, dans le château de monsieur le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. »

Voltaire ouvre son conte par une parodie de conte de fées. Le nom ridicule du baron, la Westphalie comme cadre d'une perfection supposée, la douceur du jeune garçon : tout est mis en place pour être démoli. L'ironie voltairienne est déjà à l'œuvre dans la douceur apparente de cette première phrase.

9. Laclos — Les Liaisons dangereuses (1782)

« Cécile Volanges à Sophie Carnay : — Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps. »

La première lettre des Liaisons dangereuses est celle d'une jeune fille innocente qui parle chiffons. Le contraste avec l'horreur qui va suivre est vertigineux. Laclos commence par la plus grande naïveté pour mieux conduire vers la plus grande cruauté. C'est un piège tendu au lecteur autant qu'à Cécile.

10. Baudelaire — Les Fleurs du mal (1857)

« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, / Occupent nos esprits et travaillent nos corps. »

Le premier vers des Fleurs du mal (« Au lecteur ») est une gifle. Pas de salutation polie, pas de captatio benevolentiae — Baudelaire commence par accuser son lecteur. « Vous êtes lâche, égoïste, médiocre — comme moi. » C'est un pacte de lucidité qui annonce toute la modernité du recueil.

Ce que ces incipits ont en commun

Chaque incipit est un choix radical. Proust choisit la banalité. Zola choisit l'obscurité. Voltaire choisit l'ironie. Baudelaire choisit l'agression. Aucun ne ménage le lecteur — chacun, à sa manière, dit : « Voici le monde que je vais vous montrer. Préparez-vous. » C'est la marque des grands écrivains : ils ne demandent pas la permission.

Toutes ces œuvres sont disponibles sur Lectrya. Ouvrez-en une, lisez la première phrase — et voyez si vous pouvez vous arrêter.

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