Un ambitieux entre deux amours

Le Rouge et le Noir (1830) tient sur une architecture simple : un jeune homme pauvre et brûlant, deux mondes (la province, Paris), et deux femmes qui sont bien plus que des étapes — elles sont les deux moitiés d'une question que Julien ne résout qu'à la toute fin. Portraits des personnages clés ; notre analyse du roman raconte l'intrigue complète, et le résumé détaillé est ici.

Julien Sorel : l'ambition comme vengeance

Fils d'un scieur de Verrières qui le bat et le méprise, nourri du Mémorial de Sainte-Hélène, Julien Sorel a dix-neuf ans et un problème d'époque : né trop tard. Sous Napoléon, un plébéien doué prenait l'uniforme (« le rouge ») et gagnait ses galons au feu ; sous la Restauration, il ne reste que la soutane (« le noir ») — Julien, qui ne croit pas en Dieu, apprend donc le Nouveau Testament par cœur en latin et joue l'hypocrite avec la rigueur d'un officier en campagne. Tout chez lui est stratégie — prendre la main de Mme de Rênal est un « devoir » qu'il s'impose comme on monte à l'assaut — et tout est démenti par sa vraie nature : orgueilleux, oui, mais tendre, gaffeur aux moments décisifs, incapable du cynisme dont il se fait un programme. C'est le grand écart stendhalien : Julien se rêve en Tartuffe et n'est qu'un cœur mal armé. Il faudra la prison, après son coup de folie contre Mme de Rênal, pour que le masque tombe : ses dernières semaines, détachées de l'ambition, sont les plus heureuses de sa vie — et son discours au procès, où il accuse la société de juger en lui « un paysan qui s'est révolté », transforme le fait divers en réquisitoire. Stendhal s'était inspiré d'une affaire réelle (l'affaire Berthet, séminariste guillotiné en 1828) : il en a tiré le premier grand roman de l'ambitieux moderne.

Mme de Rênal : l'amour qui ne savait pas son nom

Mariée à seize ans à un homme qu'elle n'a pas choisi, mère avant d'avoir vécu, Louise de Rênal ignore tout de l'amour quand le petit précepteur entre chez elle — et c'est cette ignorance qui fait d'elle le personnage le plus pur de Stendhal : elle tombe amoureuse sans le savoir, sans coquetterie, avec des remords de croyante sincère et des bonheurs d'adolescente. Son amour traverse tout : l'abandon, les années, et même la balle que Julien lui tire — c'est elle qui, blessée, remue ciel et terre pour le sauver, elle qui le visite dans sa cellule, où les deux amants retrouvent le bonheur simple de Vergy. La fameuse lettre qui détruit Julien — dénonçant en lui un séducteur calculateur — lui a été dictée par son confesseur : trahison arrachée à la dévotion, non à l'amour. Elle meurt trois jours après Julien, « en embrassant ses enfants » : Stendhal, pudique, expédie en une ligne la plus déchirante mort d'amour du roman français.

Mathilde de La Mole : l'orgueil amoureux

Fille du marquis, dix-neuf ans, reine de tous les bals qu'elle méprise, Mathilde s'ennuie d'un ennui d'aristocrate : son siècle est petit, les hommes de sa caste sont des copies. Sa légende personnelle : chaque année, elle porte le deuil de son ancêtre Boniface de La Mole, décapité en 1574 pour avoir conspiré — et dont la reine Marguerite, dit la chronique, réclama la tête pour l'ensevelir. Julien l'intéresse parce qu'il est le seul être dangereux de son entourage : leur amour est une guerre d'orgueils, faite de conquêtes, d'humiliations calculées (l'épisode des lettres à la maréchale de Fervaques, copiées d'un modèle, pour la reconquérir par la jalousie) et de revirements passionnés. Elle sera à la hauteur de sa légende : enceinte de Julien, elle remue Paris pour le sauver, et après l'exécution, réplique exacte de son ancêtre — elle ensevelit elle-même la tête de son amant. Stendhal a inventé avec elle un type neuf : l'amoureuse par imagination, qui aime moins un homme que le roman qu'elle s'en fait — la cousine cérébrale d'Emma Bovary, en plus altière.

Les hommes de pouvoir : Rênal, Valenod, La Mole, Pirard

Autour de Julien, Stendhal croque la France de 1830 en quatre hommes. M. de Rênal, maire ultra de Verrières, vaniteux et comptable, engage un précepteur comme on achète un cheval : pour damer le pion à Valenod, le directeur du dépôt de mendicité — parvenu sans scrupules qui finira baron et… président du jury qui condamne Julien : le roman est une machine à ironies. Le marquis de La Mole, grand seigneur intelligent, fait de Julien son secrétaire et presque son fils — jusqu'à la mésalliance, insupportable à sa caste. Et l'abbé Pirard, janséniste austère qui protège Julien au séminaire de Besançon — île de probité dans un panier de crabes ecclésiastique —, prouve que Stendhal, mangeur de prêtres, savait peindre un homme d'Église admirable. Mention au fidèle Fouqué, l'ami marchand de bois qui offre à Julien, deux fois, une vie tranquille et prospère : deux fois refusée — on ne guérit pas un ambitieux par le bonheur.

Lire ou écouter le roman

Le Rouge et le Noir se lit gratuitement sur Lectrya et s'écoute en livre audio (14 h 38, dans notre sélection longs trajets). Pour prolonger : l'analyse, le résumé complet, le vrai nom de Stendhal dans nos pseudonymes d'écrivains — et le frère ennemi de Julien, Georges Duroy, l'arriviste qui réussit.

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