Quatre « tempéraments » dans une boutique noire
Thérèse Raquin (1867) est le laboratoire où Zola, à vingt-sept ans, invente sa méthode : « J'ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères », écrit-il dans la préface de la seconde édition, répondant aux critiques qui criaient à la « littérature putride ». Les personnages n'y sont pas des âmes mais des organismes — sang nerveux, sang sanguin — placés dans un bocal : la mercerie humide du passage du Pont-Neuf. Le résultat est le plus implacable roman noir du siècle. Voici les quatre habitants du bocal ; notre analyse du roman raconte l'expérience complète.
Thérèse : la force comprimée
Fille d'un capitaine français et d'une mère algérienne, orpheline recueillie par sa tante, Thérèse grandit en prisonnière : élevée dans le coton avec son cousin malade, mariée à lui par arrangement domestique, enterrée vivante dans la boutique. Zola la construit comme une énergie comprimée — « une souplesse féline, des muscles courts et puissants » sous l'apparence éteinte — qui attend son détonateur. Laurent le sera : la passion de Thérèse explose avec une violence proportionnelle à vingt ans d'étouffement. Après le crime, la mécanique s'inverse : le « tempérament nerveux » se retourne contre elle — insomnies, hallucinations, terreur du noyé — jusqu'à la haine de son complice. Thérèse n'est pas une méchante femme : c'est une expérience de physiologie que Zola pousse à son terme, et c'est précisément ce qui glace.
Laurent : la brute paresseuse
Ami d'enfance de Camille retrouvé par hasard, fils de paysan monté à Paris, peintre raté et employé sans zèle : Laurent est un « sanguin » — appétits simples, force physique, paresse profonde. Il devient l'amant de Thérèse comme il déjeunerait, et conçoit le meurtre comme un calcul de confort : Camille mort, il aurait la femme, la boutique, la rente. La noyade — Camille jeté de la barque, la morsure au cou que Laurent gardera comme un stigmate vivant — est la scène la plus célèbre du roman. Puis Zola inflige à sa brute le châtiment le plus raffiné : les nerfs. Le sanguin devient nerveux ; le cadavre s'installe — dans le lit conjugal entre les époux, dans les toiles qu'il peint (tous ses portraits ont le visage du noyé), dans la fameuse visite à la morgue. Le remords, chez Zola, n'est pas moral : il est physiologique — et incurable.
Camille : la victime qu'on n'arrive pas à pleurer
Zola réussit ce tour de force : une victime de meurtre qui n'attire presque aucune compassion. Camille, éternel malade dorloté par sa mère, employé vaniteux et douillet, égoïsme placide en gilet de flanelle, est l'anti-mari absolu — non par méchanceté, mais par insignifiance. Sa seule audace (imposer le déménagement à Paris) crée les conditions de sa mort. Mort, en revanche, il devient le personnage le plus puissant du roman : le noyé verdâtre de la morgue hante chaque page, chaque lit, chaque toile — vengeance posthume d'autant plus terrible qu'elle ne doit rien au surnaturel : c'est la culpabilité des meurtriers qui le ressuscite. Le fantôme matérialiste : l'invention majeure du livre.
Mme Raquin : le témoin muet
Mercière retirée, mère-poule adorant son fils et sa nièce-bru, Mme Raquin traverse la première moitié du roman en aveugle heureuse. Puis Zola lui réserve le destin le plus cruel de toute son œuvre : paralysée, muette, elle apprend — par une dispute des époux devant elle — que ceux qui la soignent ont tué son fils. Emmurée vivante avec sa haine, réduite à un regard, elle tente de dénoncer les meurtriers en traçant des lettres d'un doigt mort devant les invités du jeudi — et la phrase s'arrête trop tôt : « Thérèse et Laurent ont… », que le vieux Grivet complète à contresens. La scène est insoutenable et parfaite. Sa dernière joie : assister, spectatrice immobile, au double suicide des coupables — le poison partagé, les deux corps aux pieds du fauteuil, « et Mme Raquin les regarda toute la nuit, les écrasant de ses regards lourds ». Dernière phrase du roman : le témoin muet a gagné.
Autour du bocal
Les invités du jeudi — le vieux Michaud, ancien commissaire qui ne voit rien, son fils Olivier, le rond-de-cuir Grivet — forment le chœur ironique du roman : la petite société qui joue aux dominos chaque semaine à un mètre du crime sans jamais rien soupçonner, et qui pousse même au remariage des meurtriers. Zola y loge sa satire la plus froide : la respectabilité est aveugle par confort. Quant au chat François, témoin oculaire de l'adultère que Laurent finit par tuer de terreur superstitieuse, il résume le livre : dans ce monde sans Dieu ni justice, il ne reste que des nerfs — même la mauvaise conscience a quatre pattes et des griffes.
Pour aller plus loin
Antérieur aux Rougon-Macquart, Thérèse Raquin en est le prototype : la méthode du naturalisme avant le mot. Le roman s'écoute en livre audio (extrait gratuit) — expérience recommandée le soir, aux amateurs de frissons : c'est le seul récit de fantôme où le fantôme n'existe pas, et c'est pire.
Avez-vous des questions ?
Nos experts vous répondent !
Connectez-vous pour poser votre question.
Se connecterChargement…