La bonne nouvelle : l'ordre n'est pas obligatoire
Vingt romans, trois mille personnages, vingt-deux ans d'écriture (1871-1893) : Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire est la plus grande cathédrale romanesque française — et elle intimide pour une mauvaise raison. Contrairement à une série moderne, chaque roman se lit indépendamment : Zola lui-même vendait chaque volume à des lecteurs qui n'avaient pas lu les précédents. Les liens sont généalogiques, pas narratifs : on retrouve un nom de famille, rarement une intrigue. Voici donc les trois ordres possibles — et lequel choisir selon votre cas.
Le principe de la série en deux mots
Tout part d'une aïeule, Adélaïde Fouque, dite tante Dide, et de ses deux unions à Plassans (Aix-en-Provence romancée) : avec le jardinier Rougon, la branche légitime — celle qui monte, politiciens, banquiers, notables ; avec le contrebandier alcoolique Macquart, la branche bâtarde — celle qui trime, ouvriers, paysans, blanchisseuses. Le projet de Zola : suivre « la fêlure » héréditaire à travers cinq générations et tous les mondes du Second Empire — la mine, la Bourse, les Halles, le grand magasin, le rail. C'est le manifeste du naturalisme appliqué sur vingt volumes ; notre biographie de Zola raconte l'homme derrière le chantier.
Par où commencer : les cinq incontournables
Si vous entrez dans la série, commencez par l'un de ces cinq-là — les sommets, et les plus accessibles. Germinal (1885) : la mine, la grève, le plus grand roman social français — notre résumé complet en donne la carte. L'Assommoir (1877) : la chute de la blanchisseuse Gervaise, chef-d'œuvre absolu de la série (notre analyse). Au Bonheur des Dames (1883) : la naissance du grand magasin, le plus optimiste du cycle — et une vraie histoire d'amour (notre article). La Bête humaine (1890) : le rail et le meurtre, quasi un thriller (analyse ici). Nana (1880) : la courtisane qui dévore le Tout-Paris (notre portrait). N'importe lequel des cinq fonctionne comme porte d'entrée ; Germinal et L'Assommoir sont les deux votes majoritaires des lecteurs.
L'ordre de publication : les 20 romans
Pour les complétistes, voici le cycle entier dans l'ordre où Zola l'a publié. 1871-1876, la mise en place : La Fortune des Rougon (1871, les origines — coup d'État et tante Dide), La Curée (1872, la spéculation immobilière du Paris haussmannien), Le Ventre de Paris (1873, les Halles — notre analyse), La Conquête de Plassans (1874, un prêtre intrigant dans une ville de province), La Faute de l'abbé Mouret (1875, l'amour interdit d'un prêtre amnésique), Son Excellence Eugène Rougon (1876, les coulisses du pouvoir impérial).
1877-1885, les sommets : L'Assommoir (1877), Une page d'amour (1878, la passion discrète d'une veuve), Nana (1880), Pot-Bouille (1882, les turpitudes d'un immeuble bourgeois — le plus férocement drôle), Au Bonheur des Dames (1883), La Joie de vivre (1884, la bonté face à l'égoïsme et à l'angoisse), Germinal (1885).
1886-1893, l'achèvement : L'Œuvre (1886, le peintre maudit — le roman qui brouilla Zola et Cézanne), La Terre (1887, la paysannerie dans toute sa violence), Le Rêve (1888, la parenthèse mystique et douce du cycle), La Bête humaine (1890), L'Argent (1891, la Bourse et le krach), La Débâcle (1892, Sedan et la Commune — le plus grand roman de guerre français du siècle), Le Docteur Pascal (1893, le bilan : le savant de la famille classe l'arbre généalogique et referme le cycle).
L'ordre conseillé par Zola lui-même
Détail méconnu : Zola a proposé en 1893 un ordre de lecture « logique », différent de la publication, qui suit la chronologie interne de la famille — il commence par La Fortune des Rougon et finit par Le Docteur Pascal, mais intercale par exemple Le Docteur Pascal après La Débâcle et remonte Son Excellence Eugène Rougon très tôt. Honnêtement : cet ordre n'apporte quelque chose qu'à la relecture. Pour une première traversée, deux stratégies valent mieux — soit les sommets d'abord (nos cinq incontournables, puis selon vos goûts), soit l'ordre de publication intégral si vous visez la traversée complète : on y voit l'écrivain grandir en même temps que sa famille de papier.
Trois repères pour la route
D'abord, ne confondez pas la série avec Thérèse Raquin (1867), antérieur et hors cycle — excellente porte d'entrée dans Zola, mais hors Rougon-Macquart. Ensuite, gardez en tête la règle branche Rougon = argent et pouvoir, branche Macquart = peuple et fêlure : elle suffit à s'orienter sans arbre généalogique sous les yeux (Gervaise de L'Assommoir est une Macquart ; Nana est sa fille ; Étienne de Germinal, son fils). Enfin, la série se prête magnifiquement à l'écoute : huit romans du cycle sont disponibles en livre audio sur Lectrya avec extrait gratuit — et pour situer le naturalisme dans l'histoire littéraire, notre chronologie des mouvements et la différence réalisme/naturalisme.
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