Le pessimiste qui donne des conseils de vie
Paradoxe savoureux : le philosophe le plus sombre du XIXe siècle a écrit l'un des guides de vie les plus lus de tous les temps. Les Aphorismes sur la sagesse dans la vie — tirés des Parerga et Paralipomena (1851), le recueil tardif qui rendit enfin Arthur Schopenhauer célèbre après trente ans d'indifférence — assument l'exercice avec une honnêteté désarmante : puisque le bonheur véritable est impossible (c'est sa thèse), voyons du moins comment vivre le moins malheureusement possible. Le résultat est un livre étonnamment pratique, mordant, d'une lisibilité totale — la meilleure porte d'entrée dans Schopenhauer, très loin devant son grand œuvre métaphysique. Le texte est gratuit sur Lectrya ; voici la carte.
La division fondatrice : être, avoir, représenter
Tout le livre repose sur une tripartition devenue classique : ce que l'on est (santé, caractère, intelligence, humeur), ce que l'on a (biens, fortune), et ce que l'on représente (réputation, rang, gloire — l'image de nous dans la tête des autres). Sa démonstration, menée chapitre par chapitre : la première catégorie décide presque seule du bonheur, la deuxième compte modérément, la troisième pas du tout — et nous organisons pourtant nos vies dans l'ordre exactement inverse, sacrifiant la santé à l'argent et l'argent au paraître. Un siècle et demi avant les réseaux sociaux, le chapitre sur « ce que l'on représente » — l'opinion d'autrui comme servitude volontaire, la vanité comme moteur universel — se lit comme un texte écrit ce matin.
Les grands thèmes, chapitre par chapitre
La santé d'abord : « un gai tempérament » et un corps qui fonctionne valent tous les trônes — Schopenhauer, fils de négociant, sait compter, et démontre que l'échange santé-contre-richesse est la plus mauvaise affaire du monde. La solitude ensuite : l'homme de valeur trouve en lui-même de quoi vivre ; la société est un feu où les sots se brûlent — c'est ailleurs dans les Parerga qu'il en donne l'image immortelle, la parabole des porcs-épics qui se rapprochent pour avoir chaud et se piquent, condamnés à chercher pour toujours la bonne distance. Le présent enfin : nous vivons dans l'attente et le regret, jamais dans le seul temps qui existe ; ses pages sur l'art de « laisser être » les maux inévitables croisent, et il le revendique, la sagesse antique — le livre cite Aristote, Horace et Gracián en compagnons de route. Ajoutez des chapitres d'une drôlerie féroce sur l'honneur (dont une démolition en règle du duel) et sur les âges de la vie, et vous avez le sommaire.
Le philosophe des écrivains français
Détail qui explique peut-être votre présence ici : Schopenhauer fut, dans la France de 1880, une véritable mode littéraire — et le maître à penser avoué de Maupassant, qui l'appelle « le plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur la terre » dans sa nouvelle Auprès d'un mort, où des disciples veillent la dépouille du philosophe. Le pessimisme de Une vie, le désenchantement de Flaubert, tout un pan du roman français de la fin du siècle respire cet air-là. Lire les Aphorismes, c'est aussi lire l'arrière-boutique philosophique du naturalisme.
Comment le lire (et quoi lire ensuite)
Le livre se picore : chapitres autonomes, style limpide — Schopenhauer méprisait le jargon de ses collègues et écrivait pour être lu, ce qui reste rare dans sa profession. Lisez dans l'ordre les trois premiers chapitres (la tripartition), puis sautez selon l'humeur. N'y cherchez ni consolation religieuse ni optimisme de développement personnel : c'est précisément l'absence de sucre qui rend le tonique efficace — et souvent, contre toute attente, réjouissant. Ensuite, deux directions : la métaphysique complète (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818 — la montagne dont les Aphorismes sont le sentier balisé), ou ses héritiers rebelles : notre guide d'Ainsi parlait Zarathoustra raconte comment Nietzsche, disciple passionné, finit par retourner l'arme contre le maître. Pour l'art de vivre versant lumineux, les Rêveries de Rousseau font un contrepoint parfait.
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