Dix ans de gloire, trois cents contes, une fin de cauchemar

Aucune carrière française n'a la densité de celle de Guy de Maupassant (1850-1893) : inconnu à trente ans, il est en dix ans l'écrivain le plus lu d'Europe — six romans, plus de trois cents contes et nouvelles, une fortune — avant de sombrer à quarante-deux ans dans la nuit qu'il avait décrite mieux que personne. Portrait de l'homme le plus rapide de la littérature française, avec les œuvres où le retrouver.

La Normandie, matrice de tout

Né en 1850 en Normandie — au château de Miromesnil, près de Dieppe, selon la version officielle que sa mère, ambitieuse, a peut-être arrangée —, Guy grandit à Étretat entre une mère lettrée, Laure Le Poittevin, et un père volage dont elle se sépare : l'enfance au bord des falaises, libre, physique, au contact des pêcheurs et des paysans cauchois. Toute l'œuvre sortira de là : les fermes rusées des Contes de la Bécasse, les filles de ferme, les héritages disputés, la mer. À dix-huit ans, il sauve de la noyade — l'anecdote est belle — le poète anglais Swinburne ; à vingt ans, la guerre de 1870 le happe : la débâcle vue de l'intérieur nourrira son premier chef-d'œuvre.

L'apprentissage : sept ans chez Flaubert

Le hasard des amitiés fait le destin : Laure était la sœur d'Alfred Le Poittevin, ami d'enfance de Flaubert. L'ermite de Croisset prend le fils sous son aile — et lui inflige la plus rude école de la littérature française : sept ans de dimanches, des vers et des contes raturés, des exercices d'observation (« regarder ce cheval jusqu'à le voir différent de tous les autres chevaux »), et l'interdiction de publier sous son nom avant d'être prêt. Pendant ce temps, Maupassant s'ennuie comme commis de ministère et se défoule en canotant sur la Seine — les guinguettes, les filles, l'eau : un second réservoir d'histoires. Notre biographie de Flaubert raconte le maître ; l'élève sera son seul héritier direct.

1880 : Boule de Suif, le coup de tonnerre

La consécration vient d'un recueil collectif : les Soirées de Médan, manifeste des jeunes naturalistes autour de Zola. La contribution de Maupassant — Boule de Suif, une prostituée patriote sacrifiée par les notables qu'elle a sauvés, pendant la débâcle de 1870 — écrase le volume : Flaubert, à quelques semaines de sa mort, salue « un chef-d'œuvre qui restera ». Tout s'enchaîne alors à une vitesse folle : les journaux s'arrachent ses contes (il en donne parfois plusieurs par semaine), les recueils pleuvent, et les romans suivent — Une vie (1883), l'existence désenchantée d'une femme normande ; Bel-Ami (1885), l'ascension d'un arriviste par les femmes et la presse (galerie des personnages ici) ; Pierre et Jean (1888), le plus parfait, précédé de son grand essai sur le roman. Dix ans, six romans, trois cents contes — dont La Parure et sa chute mondialement pillée, et notre top 5 pour choisir.

L'envers : l'angoisse, le Horla, la nuit

Le triomphateur cachait un condamné : syphilis contractée jeune — incurable alors —, migraines atroces, troubles oculaires, et une angoisse grandissante que l'œuvre enregistre en direct. Le fantastique de Maupassant n'est pas un exercice de style : « Lui ? », « La Peur », et surtout Le Horla (1887) — un homme sent un être invisible lui boire sa volonté — documentent de l'intérieur une désagrégation réelle (notre analyse démêle l'œuvre et la maladie, avec la prudence nécessaire). L'homme fuit : voyages, yacht baptisé Bel-Ami, Méditerranée. En janvier 1892, à Cannes, il tente de se trancher la gorge ; interné à la clinique du docteur Blanche à Passy, il s'éteint dix-huit mois plus tard, en juillet 1893, à quarante-deux ans. Zola prononce l'éloge funèbre : la génération entière enterrait son prodige.

Par où commencer

La porte d'entrée dépend de votre humeur : Boule de Suif pour le chef-d'œuvre fondateur (3 h 14 en audio), Bel-Ami pour le grand roman cynique, Le Horla pour frissonner intelligemment, les Contes de la Bécasse pour la Normandie par petites doses. Maupassant est peut-être l'auteur classique le plus facile à aimer aujourd'hui : phrases courtes, récits tendus, zéro graisse — Flaubert avait raturé tout le reste. Chaque titre offre son extrait gratuit de cinq minutes.

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