Définition : l'œuvre dans l'œuvre
Une mise en abyme désigne le procédé par lequel une œuvre se représente elle-même à l'intérieur d'elle-même : un roman où un personnage écrit un roman, une pièce où l'on joue une pièce, un tableau contenant son propre reflet. L'image familière est celle des deux miroirs face à face, ou de la boîte de fromage où une vache porte des boucles d'oreilles… qui sont des boîtes du même fromage. Mais l'effet littéraire va bien au-delà du vertige amusant : la mise en abyme est le moyen le plus puissant qu'une œuvre possède pour réfléchir — au double sens du mot — sur ce qu'elle est en train de faire.
D'où vient le mot : Gide et le blason
Le terme a un inventeur et une date : André Gide, dans son journal de 1893. Cherchant à décrire son goût pour les œuvres qui contiennent « transposé, à l'échelle des personnages, le sujet même de cette œuvre », il emprunte une image à l'héraldique : en langage de blason, un écu placé au centre d'un autre écu est dit « en abyme ». La comparaison de Gide cite Hamlet, les Ménines de Vélasquez et ces récits dans le récit qui font briller les chefs-d'œuvre. Trente ans plus tard, il s'offrira la démonstration magistrale : dans Les Faux-monnayeurs (1925), le personnage central, Édouard, est un romancier qui écrit un roman intitulé… « Les Faux-monnayeurs », et qui s'interroge dans son journal sur les problèmes exacts que Gide affronte en l'écrivant. Le roman se regarde s'écrire : c'est la mise en abyme portée au rang de sujet.
Les exemples canoniques
Hamlet et la « souricière ». L'exemple le plus célèbre du théâtre mondial : pour confondre son oncle qu'il soupçonne du meurtre de son père, Hamlet fait jouer devant la cour une pièce reproduisant ce meurtre — et guette la réaction du coupable. Le théâtre devient un piège à vérité dans le théâtre : Shakespeare démontre au passage ce que son propre art sait faire. Notre guide Shakespeare en français y mène.
Don Quichotte, tome II. Le coup de génie de Cervantès : dans la seconde partie (1615), les personnages ont lu la première (1605) — Don Quichotte y rencontre des gens qui le connaissent par le livre, et discute des erreurs de son propre chroniqueur. Le roman intègre sa réception, quatre siècles avant les autofictions. Notre analyse du Quichotte détaille cette machine vertigineuse.
L'Illusion comique de Corneille (1636). Un père sans nouvelles de son fils consulte un magicien, qui lui montre la vie du jeune homme en visions… dont le dernier acte se révèle être — on ne divulgâche qu'à moitié — une représentation : le fils est devenu comédien. La pièce s'achève en éloge du théâtre prononcé dans le théâtre. C'est le chef-d'œuvre baroque de Corneille, avant sa conversion classique.
Et le plus ancien de tous : l'Odyssée. Au chant VIII, Ulysse, incognito chez les Phéaciens, écoute un aède chanter… les exploits d'Ulysse à Troie — et pleure en s'entendant devenir légende. Le premier grand récit occidental contient déjà sa propre représentation : Homère met en scène ce que fait un poème homérique. Détails dans notre résumé de l'Odyssée.
À quoi ça sert ? Les trois usages
Révéler : comme la souricière d'Hamlet, l'œuvre enchâssée fait éclater une vérité que le récit principal ne pouvait pas dire — c'est l'usage dramatique. Réfléchir : le roman du romancier Édouard permet à Gide de penser le roman en train de se faire — c'est l'usage critique, dont tout le roman moderne a hérité. Vertigineusement troubler : quand l'œuvre contient sa copie, où s'arrête la fiction ? Le lecteur lui-même se découvre peut-être personnage d'un récit plus vaste — c'est l'usage métaphysique, cher aux baroques (le « théâtre du monde ») et à leurs héritiers du XXe siècle, Borges en tête.
Ne pas confondre
La mise en abyme n'est ni un simple récit enchâssé (les histoires dans l'histoire des Mille et Une Nuits ne reflètent pas l'œuvre qui les contient — il faut la ressemblance, le miroir), ni un flashback, ni une intertextualité (citer une autre œuvre n'est pas se citer soi-même). Test simple : y a-t-il, dans l'œuvre, une version miniature de l'œuvre ? Si oui, abyme. Pour compléter votre boîte à outils d'analyse : les figures de style, les registres et in medias res.
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