Une vengeance, trois coupables, vingt personnages
Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846) est construit comme une machine de précision : un innocent détruit par trois hommes, et une vengeance qui rend à chacun exactement la monnaie de son crime. Pour savourer la mécanique d'Alexandre Dumas, il faut tenir le registre des personnages — le voici, des victimes aux bourreaux. Notre résumé complet du roman raconte l'intrigue en détail.
Edmond Dantès, puis le comte de Monte-Cristo
À dix-neuf ans, Edmond Dantès a tout : un commandement de navire promis, une fiancée aimée, un père chéri. Dénoncé le jour de ses fiançailles par une lettre anonyme, il passe quatorze ans dans les cachots du château d'If sans même comprendre pourquoi. Il en sort autre : riche du trésor de Faria, instruit de tout, et froid comme une sentence. Le comte de Monte-Cristo qui reparaît à Paris dix ans plus tard n'est plus un homme mais un rôle — plusieurs rôles, même : l'abbé Busoni, Lord Wilmore, Simbad le marin. La grande question du roman est de savoir ce qui reste d'Edmond sous le comte : la réponse affleure chaque fois que Mercédès ou la souffrance des innocents fissurent le masque. Dantès se prend pour la Providence ; le roman, plus sage que son héros, lui apprend à la fin qu'il n'est qu'un homme.
L'abbé Faria : le maître du cachot
Prisonnier « fou » de la cellule voisine, l'abbé Faria — savant italien bien réel, dont Dumas romance la figure — creuse un tunnel qui débouche… chez Edmond. En quelques années souterraines, il fait du marin illettré un esprit universel : langues, sciences, histoire, escrime intellectuelle. C'est aussi lui qui, par pure logique, résout l'énigme que Dantès n'avait pas su poser : qui profitait du crime ? La démonstration — Danglars la plume, Fernand la haine, Villefort le secret — est la scène pivot du roman. En mourant, Faria lègue à son élève le trésor de l'île de Monte-Cristo : l'arme de la vengeance. Père spirituel, il est la seule figure entièrement lumineuse du livre.
Les trois ennemis
Danglars, comptable jaloux du Pharaon, a écrit la dénonciation. On le retrouve baron et banquier parisien, gros de millions et de vanité. Sa punition sera à son image : la ruine, calculée coup par coup, jusqu'au dernier écu — et une ultime leçon de faim dans les geôles du bandit Luigi Vampa, où chaque repas se paie cent mille francs.
Fernand Mondego, pêcheur catalan amoureux de Mercédès, a posté la lettre. Devenu comte de Morcerf, général et pair de France, il a bâti sa gloire sur une trahison de plus : la livraison d'Ali Pacha de Janina, dont il a vendu la femme et la fille. C'est par ce crime « oriental » que Monte-Cristo le détruit — déshonneur public devant la Chambre, témoignage d'Haydée à l'appui. Quand sa femme et son fils le quittent, Fernand se brûle la cervelle : le seul des trois que la vengeance tue.
Gérard de Villefort, substitut du procureur, est le plus coupable : il a compris l'innocence de Dantès en un quart d'heure d'interrogatoire — et l'a enterré vivant quand même, parce que la lettre saisie compromettait son propre père, le bonapartiste Noirtier. Carriériste glacé, il incarne la justice qui se sert au lieu de servir. Sa chute est la plus terrible du roman : les poisons qui déciment sa maison, le procès public de son passé (l'enfant enterré vif au jardin d'Auteuil), et pour finir la folie.
Mercédès et Haydée : les deux visages de l'amour
Mercédès, la fiancée catalane, a attendu Edmond dix-huit mois — puis épousé Fernand, brisée. Elle est la seule à reconnaître Dantès sous le comte, au premier regard, et la seule devant qui il plie : c'est pour elle qu'il épargne son fils Albert en duel. Femme d'une dignité douloureuse, elle finit pauvre et seule à Marseille, ayant tout perdu deux fois. Haydée, fille d'Ali Pacha achetée comme esclave et élevée par le comte, est son contraire : l'Orient, la jeunesse, la fidélité absolue — et l'instrument vivant de la chute de Morcerf. Son amour déclaré à la dernière page est la porte par laquelle Monte-Cristo, vengeance accomplie, revient parmi les vivants : « Attends et espère. »
Les seconds rôles qui comptent
Caderousse, le voisin envieux, témoin lâche de la dénonciation, est le baromètre moral du roman : ni assez méchant pour comploter, ni assez honnête pour parler. Le diamant que lui offre l'« abbé Busoni » le mène au meurtre, puis au bagne, puis à la mort — la médiocrité aussi se paie. Albert de Morcerf, fils de Fernand et Mercédès, jeune homme d'honneur, provoque le comte en duel pour laver son père — avant de faire, grâce à sa mère, le geste le plus courageux du roman : des excuses publiques. Maximilien Morrel et Valentine de Villefort, les amoureux persécutés, sont la part de rachat de Monte-Cristo : sauver leur bonheur est sa dernière œuvre, celle qui le réconcilie avec la Providence qu'il avait usurpée. Et le vieux Noirtier, grand-père paralysé qui ne communique que par les yeux, révolutionnaire indomptable, reste l'un des personnages les plus étonnants de Dumas : cloué dans son fauteuil, il sauve Valentine et terrasse son propre fils — préfiguration troublante de la Mme Raquin de Zola.
Pour aller plus loin
Le roman se lit gratuitement sur Lectrya — comptez le voyage : notre résumé vous donne la carte, et la version livre audio (10 h 37) en fait un feuilleton d'écoute, ce que le texte fut exactement à l'origine. Voir aussi notre analyse du roman et les personnages des Misérables, l'autre grande galerie du siècle.
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