Un triangle amoureux — et un quatrième sommet invisible

Cyrano de Bergerac (1897) repose sur le triangle le plus célèbre du théâtre français : un poète laid qui aime, un beau garçon qui ne sait pas parler, et une femme qui croit aimer l'un quand elle aime l'autre. Rostand y ajoute un quatrième sommet : le mensonge généreux qui lie les trois pendant quinze ans. Voici les personnages — l'intrigue complète est dans notre résumé de la pièce, et son contexte dans notre analyse.

Cyrano : le panache fait homme

Cadet de Gascogne, bretteur invincible, poète de génie — et affligé d'un nez qui interdit, croit-il, tout espoir d'être aimé : Cyrano est le personnage-somme du théâtre français, à la fois Don Quichotte, d'Artagnan et Triboulet. Sa blessure gouverne tout : persuadé que sa laideur le condamne, il choisit de briller partout où le physique ne compte pas — l'épée, l'esprit, la tirade (celle du nez, où il fait mieux que ses moqueurs dans tous les registres, est un autoportrait : il se blesse lui-même avec plus de talent que quiconque). Son sacrifice — prêter ses mots à Christian pour que Roxane soit heureuse — est le geste romantique absolu, et son ambiguïté fait la profondeur de la pièce : générosité sublime, ou lâcheté devant le risque d'aimer à visage découvert ? Il meurt quinze ans trop tard, son secret enfin découvert, en emportant « quelque chose que sans un pli, sans une tache, j'emporte malgré vous : mon panache ». Le vrai Cyrano, écrivain libertin du XVIIe siècle, valait le personnage — notre article sur les origines de la science-fiction raconte son voyage dans la Lune.

Roxane : la précieuse qui apprend

Cousine de Cyrano, belle, lettrée, exigeante : Roxane est une précieuse — elle veut qu'on l'aime avec de l'esprit, et c'est ce raffinement qui noue le drame : Christian sans les mots ne l'aurait jamais conquise. On la réduit souvent à la dupe du stratagème ; c'est mal la lire. Roxane évolue plus que personne : la scène du balcon la fait passer de l'amour des beaux discours à l'amour tout court, et sa déclaration à Christian au siège d'Arras — elle l'aimerait « même laid » — est le retournement central : elle est prête, sans le savoir, à aimer Cyrano. La pièce la punit d'une cruauté rare : quinze ans de deuil pour le mauvais mort, et la vérité découverte à la dernière scène, quand Cyrano mourant récite par cœur « sa » dernière lettre dans l'obscurité. « Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois. »

Christian : plus noble que son rôle

Il serait facile d'en faire un imbécile décoratif ; Rostand l'a voulu meilleur. Christian de Neuvillette est brave (il ose provoquer Cyrano sur son nez le jour de son arrivée chez les cadets — personne n'ose), honnête, et lucide sur lui-même : « je suis de ceux qui ne savent point parler d'amour ». Sa grandeur éclate à la fin : au siège d'Arras, comprenant que Roxane aime désormais « l'âme » des lettres — donc Cyrano —, il exige que l'on dise la vérité et qu'elle choisisse. Il meurt en première ligne quelques minutes plus tard, avant que le choix soit possible, et Cyrano, par fidélité au mort, se taira quinze ans. Christian n'est pas l'obstacle du drame : il en est la deuxième victime.

De Guiche : le rival qui s'humanise

Comte puissant, neveu de Richelieu, amoureux de Roxane qu'il veut marier à un complaisant : de Guiche commence en méchant de comédie — arrogant, vindicatif, expédiant les cadets au massacre d'Arras par dépit. Mais Rostand lui offre le plus bel arc secondaire de la pièce : la bravoure des Gascons le gagne, il se bat à leurs côtés, et le dernier acte le montre vieilli, comblé d'honneurs et lucide sur leur prix — c'est lui qui prononce sur Cyrano le jugement le plus juste : dans sa vie d'échecs apparents, Cyrano a réussi ce que les puissants ratent, ne rien devoir à personne. L'ancien rival finit par envier l'homme libre.

Ragueneau, Le Bret et les cadets

Ragueneau, pâtissier-poète qui paie ses vers en choux à la crème et se fait dévaliser par les rimailleurs qu'il nourrit, est le double comique et touchant de Cyrano : l'amour de la poésie sans le génie, la bonté sans la défense. Ruiné, il finit moucheur de chandelles chez Molière — et c'est lui qui apporte la dernière nouvelle blessante : Molière a « pris » à Cyrano une scène entière, et le public a applaudi l'autre. Le Bret, l'ami fidèle et raisonnable, sert de conscience : il est le seul à connaître le secret, le seul à dire à Cyrano que son intransigeance est aussi un orgueil. Autour d'eux, les cadets de Gascogne — « bretteurs et menteurs sans vergogne » — forment le chœur du panache, et la duègne, Lise, ou le capitaine Carbon complètent ce théâtre bondé : Rostand écrivait à contre-courant, une pièce à quarante rôles dans le siècle du drame intime.

Pour aller plus loin

La scène du balcon figure en bonne place dans nos plus belles scènes de la littérature, et le baiser « serment fait d'un peu plus près » dans nos citations d'amour sourcées. La pièce se lit gratuitement sur Lectrya — résumé complet ici — et si le personnage vous mène au vrai Cyrano, ses États et Empires de la Lune vous attendent dans notre histoire de la SF française.

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