Une histoire que la France a oublié d'avoir inventée

On associe la science-fiction à l'Amérique des fusées et des pulps — le mot lui-même, « science-fiction », est américain (années 1920). Mais le genre, lui, a des racines profondément françaises : trois siècles avant Hollywood, des écrivains français envoyaient des hommes dans la Lune, inventaient des extraterrestres géants et des machines à explorer le temps du futur. Petite histoire des origines — dont presque tous les jalons se lisent gratuitement sur Lectrya.

1657 : Cyrano de Bergerac décolle

Le vrai Cyrano de Bergerac — l'écrivain libertin dont Rostand fera trois siècles plus tard son héros au grand nez (voir notre résumé de la pièce) — publie à titre posthume L'Autre Monde ou les États et Empires de la Lune (1657) : le récit d'un voyage lunaire où le narrateur essaie plusieurs machines volantes, dont un engin propulsé par des fusées à étages — l'image la plus prophétique de toute la littérature ancienne. Sur la Lune, il découvre une civilisation inversée où les vieillards obéissent aux jeunes et où c'est lui, le Terrien, qu'on exhibe comme animal curieux. Tout l'ADN de la SF est déjà là : l'extrapolation technique et le renversement satirique — l'ailleurs comme miroir critique de chez nous. Cyrano cache sous ses voyages une machine de guerre libertine contre les dogmes : la SF naît subversive.

1752 : Micromégas, le premier extraterrestre

Voltaire invente le visiteur venu d'ailleurs : Micromégas, géant de huit lieues de haut natif d'une planète de Sirius, qui voyage de monde en monde avec un compagnon de Saturne et finit par découvrir la Terre — où il faut un microscope de fortune pour apercevoir les hommes. Le conte applique la recette de Cyrano avec l'outillage scientifique de Newton (Voltaire vulgarisait sa physique à la même époque) : le regard cosmique rapetisse nos guerres et nos philosophies à leur juste mesure d'« atomes ». C'est le premier récit où la taille de l'univers devient un argument philosophique — la SF cosmique de tout le XXe siècle en descend. Bonus : c'est aussi la porte d'entrée la plus courte du genre — 35 minutes en livre audio.

1771 : Mercier invente le futur

Chaînon méconnu et décisif : L'An 2440 de Louis-Sébastien Mercier — le premier grand récit d'anticipation, où un Parisien s'endort et se réveille sept siècles plus tard dans une France transformée par la raison. Avant Mercier, les utopies se situaient ailleurs (une île, la Lune) ; lui les situe plus tard — invention capitale : le futur devient un lieu littéraire, donc pensable, donc discutable. Best-seller interdit et réimprimé dans toute l'Europe, le livre ouvre la voie à toute la fiction du « demain » — jusqu'au Paris au XXe siècle de Verne, que nous racontons dans nos prédictions de Jules Verne.

1863-1905 : l'ère Verne, la SF devient industrie

Jules Verne change l'échelle : avec Hetzel, il transforme l'anticipation en genre à succès mondial — soixante « Voyages extraordinaires », des traductions partout, et une méthode (extrapoler rigoureusement la science du jour) qui fonde la « hard SF » avant la lettre. De la Terre à la Lune, Vingt mille lieues, Voyage au centre de la Terre : le détail de ses anticipations — jusqu'aux coïncidences troublantes avec Apollo — est dans notre article dédié. Rappelons seulement l'essentiel : les pionniers réels de l'astronautique ont témoigné que leur vocation venait de lui, et le premier film de l'histoire du cinéma à effets spéciaux, le Voyage dans la Lune de Méliès (1902), est une adaptation de Verne — la SF passe à l'image en France aussi.

1887-1910 : Rosny aîné, Wells et la SF moderne

Pendant que Verne règne, un Belge de Paris invente la SF suivante : J.-H. Rosny aîné, dont Les Xipéhuz (1887) met l'humanité préhistorique face à des formes de vie radicalement non humaines — ni monstres ni hommes déguisés : des êtres géométriques et minéraux, incompréhensibles. C'est la naissance de l'altérité absolue, le grand thème de la SF moderne. En face, l'Anglais H. G. Wells industrialise le roman d'idées spéculatif — La Guerre des mondes (1898, en français et en audio sur Lectrya, 5 h 36) retourne l'arme coloniale contre l'Europe : et si c'était nous, les indigènes envahis ? Verne, dit-on, grommelait que Wells « inventait » sans rigueur ; Wells répondait que Verne faisait de la géographie. Les deux avaient raison : la SF vivra pour toujours sur ces deux jambes — l'ingénieur et le visionnaire.

Et n'oublions pas Frankenstein

Par honnêteté de généalogiste : le titre de « premier roman de science-fiction » revient souvent, côté anglais, au Frankenstein de Mary Shelley (1818) — première créature née d'un laboratoire et non d'un sortilège, écrite d'ailleurs… au bord du Léman, lors d'un été célèbre. La question du « premier » est indécidable et c'est tant mieux : Lucien de Samosate voyageait déjà dans la Lune au IIe siècle. Ce que la filière française a d'unique, c'est la continuité — de Cyrano à Verne, trois siècles sans interruption où l'imaginaire scientifique s'écrit en français, avec la satire au bagage. La prochaine fois qu'on vous dira que la SF est américaine, vous avez trois siècles d'avance à faire valoir.

Commencer par Micromégas (35 min, extrait gratuit) →