Prophète ou bon élève de la science ?
C'est la légende la plus tenace de la littérature française : Jules Verne, l'homme qui a « tout prévu » — le sous-marin, l'avion, la conquête spatiale. La réalité est plus intéressante que la légende : Verne n'inventait presque rien, et c'est précisément son génie. Lecteur boulimique des revues scientifiques de son temps, il prenait les techniques naissantes des années 1860 et les extrapolait avec une rigueur d'ingénieur et un talent de romancier. Résultat : un nombre troublant de « coïncidences » avec le siècle suivant. Inventaire, du plus solide au plus étonnant.
Le Nautilus : le sous-marin moderne avant l'heure
Quand paraît Vingt mille lieues sous les mers (1869-1870), le sous-marin existe déjà — à l'état d'embryon : la marine française vient de tester le Plongeur (1863), machine poussive à air comprimé, capable de quelques mètres de profondeur. Verne, qui a étudié le dossier, imagine ce que serait un sous-marin réussi : le Nautilus du capitaine Nemo, propulsé à l'électricité, autonome des mois durant, croisière de luxe et machine de guerre, capable de tous les océans et de toutes les profondeurs.
Or c'est exactement le programme que réaliseront les sous-marins du XXe siècle — jusqu'au clin d'œil final : le premier sous-marin nucléaire de l'histoire, lancé par l'US Navy en 1954, fut baptisé USS Nautilus, en hommage explicite. Quand la réalité nomme ses machines d'après vos romans, la frontière entre prédiction et inspiration devient floue : Verne n'a pas seulement prévu le futur, il lui a fourni ses plans et ses noms. Le roman s'écoute en livre audio (12 h 52) — notre analyse est ici.
De la Terre à la Lune : la checklist d'Apollo, cent ans d'avance
C'est le cas le plus spectaculaire. Dans De la Terre à la Lune (1865) et sa suite Autour de la Lune (1870), Verne envoie trois hommes vers la Lune dans un projectile d'aluminium. Comparez avec la mission Apollo 11, cent quatre ans plus tard : trois astronautes — comme les trois passagers de Verne ; un lancement depuis la Floride — Verne avait choisi « Tampa Town », à deux cents kilomètres de Cap Canaveral, après un calcul correct sur l'avantage des basses latitudes ; une capsule en aluminium — le choix d'Apollo aussi ; un amerrissage dans le Pacifique, récupération par un navire de guerre — c'est mot pour mot la fin d'Autour de la Lune. Jusqu'au nom : le canon de Verne s'appelle la Columbiad ; le module de commande d'Apollo 11 fut baptisé Columbia, hommage revendiqué par la NASA.
Bien sûr, le moyen était faux : un canon géant, dont l'accélération aurait pulvérisé les passagers — les artilleurs du roman le savaient à moitié, Verne l'admettait en privé. Mais l'essentiel est ailleurs : Verne a traité le voyage spatial non comme une rêverie mais comme un problème d'ingénierie et de financement (le roman consacre des chapitres entiers à la levée de fonds internationale — là aussi, il avait tout compris). Des pionniers de l'astronautique, de Tsiolkovski à Oberth, ont raconté que leur vocation était née dans ces pages.
Paris au XXe siècle : le manuscrit qui voyait trop juste
En 1863, Verne écrit un roman d'anticipation sombre, Paris au XXe siècle : un jeune poète inadapté dans le Paris de 1960 — métropole vouée à la technique et à l'argent, où circulent des trains automatiques et des voitures à moteur à gaz, où l'on communique par un réseau télégraphique mondial et où des machines à calculer peuplent les bureaux des banques. Son éditeur Hetzel refuse le livre, jugé invraisemblable et déprimant. Le manuscrit dort dans un coffre familial pendant cent trente ans — publié enfin en 1994, il stupéfie : fax, réseaux, culture de masse, tout-économie… Le Verne pessimiste était aussi bon prophète que l'optimiste, et son éditeur, un piètre futurologue.
Visioconférence, hélicoptères et armes nouvelles
Le reste de l'œuvre fourmille d'anticipations plus ponctuelles. « La Journée d'un journaliste américain en 2889 » (nouvelle signée Verne, largement écrite avec son fils Michel) décrit le « phonotéléphote », qui transmet l'image avec la voix — la visioconférence —, et des journaux parlés livrés aux abonnés à domicile. Robur le Conquérant (1886) fait voler l'Albatros, aéronef à hélices verticales, plus lourd que l'air, à une époque où l'opinion pariait sur les ballons : le débat hélices contre ballons, Verne l'a tranché vingt ans avant l'aviation. Et Face au drapeau (1896) met en scène un savant détenteur d'un explosif d'une puissance apocalyptique, objet de toutes les convoitises des États — un scénario que le XXe siècle n'a que trop bien joué.
La méthode Verne : lire, calculer, raconter
Le secret n'était donc pas la boule de cristal, mais une méthode : des milliers de fiches tirées des revues scientifiques, des consultations d'ingénieurs (dont son cousin polytechnicien pour les calculs balistiques), et une règle d'or — n'extrapoler qu'à partir de l'état réel de la science. « Tout ce qu'un homme est capable d'imaginer, d'autres hommes seront capables de le réaliser » : la formule qu'on lui prête résume bien le pari. Verne a moins prédit le futur qu'il ne l'a rendu désirable et concevable pour trois générations d'ingénieurs — ce qui est une manière plus sûre de le fabriquer.
Les grands romans « prophétiques » de Verne sont tous sur Lectrya, en texte intégral gratuit et en livre audio : De la Terre à la Lune (3 h 10 en audio), Autour de la Lune, Vingt mille lieues sous les mers, Voyage au centre de la Terre… Notre biographie de Jules Verne complète le portrait.
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