Une pension, trois destins, tout Paris

Le Père Goriot (1835) fait tenir la société entière dans une pension de famille : la maison Vauquer, rue Neuve-Sainte-Geneviève, où le hasard réunit un vieillard ruiné par ses filles, un étudiant pauvre et ambitieux, et un forçat en cavale qui philosophe mieux que les philosophes. Balzac y invente aussi le retour des personnages, clef de voûte de La Comédie humaine : Rastignac, croisé ici, reviendra dans vingt romans. Voici la galerie — notre analyse du roman raconte l'intrigue, et le texte s'écoute en livre audio.

Eugène de Rastignac : l'ambition qui apprend

Vingt et un ans, noblesse pauvre de Charente, monté à Paris pour son droit : Rastignac est le personnage-regard du roman — c'est par ses yeux que nous découvrons le monde, et par ses scrupules que nous mesurons ce qu'il en coûte d'y réussir. Son éducation se fait à trois maîtres : sa cousine Mme de Beauséant lui enseigne la loi du monde (« plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez »), Vautrin la lui traduit en termes crus, et l'agonie de Goriot lui en montre la facture. Le roman s'achève sur l'image la plus célèbre de Balzac : du haut du Père-Lachaise, après l'enterrement, Rastignac regarde Paris et lance son défi — « À nous deux maintenant ! » Puis il va dîner chez Mme de Nucingen : le duel avec la société commence par une capitulation. Son ambition deviendra proverbiale — au point d'entrer dans la langue, comme un rastignac.

Le père Goriot : la passion paternelle

Ancien vermicellier enrichi sous la Révolution, Goriot a tout donné à ses deux filles — dots princières, mariages brillants — et continue de tout donner : à mesure que le roman avance, il monte d'étage en étage dans la pension, vendant son argenterie couvert après couvert pour payer les dettes et les amants de ses filles. Balzac le dit explicitement : Goriot est un « Christ de la paternité », martyr d'une passion aussi dévorante qu'une passion amoureuse — et aussi aveugle. Car le personnage n'est pas qu'une victime : son amour sans condition a fabriqué l'ingratitude qui le tue. Son agonie, où il attend des filles qui ne viendront pas — l'une est au bal, l'autre garde sa porte —, alterne lucidité terrible (« l'argent donne tout, même des filles ») et rechutes d'adoration. Il meurt entre deux étudiants ; ses filles enverront leurs voitures vides suivre le corbillard.

Vautrin : le tentateur

Quadragénaire jovial aux favoris peints, pensionnaire farceur et serviable, Vautrin est en réalité Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort, forçat évadé et banquier du bagne. C'est le personnage le plus puissant du roman : son grand morceau — la tentation de Rastignac — est une leçon de réalisme social sans équivalent : la vertu mène à la médiocrité, le travail honnête est une loterie perdante, « il n'y a pas de principes, il n'y a que des événements ». Sa proposition : faire tuer en duel le frère de Victorine Taillefer pour rendre la jeune fille héritière — et Rastignac riche par mariage. Rastignac refuse le crime… et applique le reste de la leçon. Trahi par ses voisins de pension contre récompense, Vautrin est arrêté dans une scène d'anthologie où le forçat, démasqué, domine encore tout le monde. Balzac le fera revenir, sous d'autres masques, jusqu'à en faire — ironie suprême — le chef de la police de sûreté.

Delphine et Anastasie : les filles

Les deux filles de Goriot ont épousé les deux moitiés du pouvoir : Anastasie de Restaud l'aristocratie, Delphine de Nucingen la banque. Toutes deux saignent leur père et se déchirent entre elles — jusqu'au chevet du mourant, où elles viennent réclamer de l'argent plutôt que dire adieu. Balzac les distingue finement : Anastasie, la préférée, est la plus dure, dévorée par un amant joueur ; Delphine, mal aimée de son mari et snobée par le faubourg Saint-Germain, garde une fragilité qui la rend presque excusable — presque. C'est elle que Rastignac choisit d'aimer : par calcul, par tendresse, les deux — le roman a l'honnêteté de ne pas trancher.

Mme de Beauséant et les figures de la pension

Mme de Beauséant, cousine de Rastignac et reine du faubourg Saint-Germain, offre le contrepoint aristocratique : trahie par son amant qui épouse un sac d'écus, elle quitte le monde après un dernier bal — où tout Paris vient dévisager sa douleur. Sa leçon d'adieu à Rastignac (« traitez ce monde comme il mérite de l'être ») vaut celle de Vautrin : la femme la plus haute et le forçat disent exactement la même chose. En face, le petit peuple de la pension : Mme Vauquer, propriétaire au cœur sec qui « ressemble à sa pension » ; Mlle Michonneau, vieille fille qui vendra Vautrin à la police ; Victorine Taillefer, héritière déshéritée, douce et sacrifiée ; et Bianchon, l'étudiant en médecine, seul personnage entièrement propre du roman — il veillera Goriot sans rien attendre, et deviendra le grand médecin de La Comédie humaine.

Pour aller plus loin

Le roman se lit gratuitement sur Lectrya et s'écoute en livre audio avec extrait gratuit. Prolongements : notre analyse du Père Goriot, le guide Par où commencer Balzac, et les cousins d'ambition de Rastignac — Julien Sorel chez Stendhal, Georges Duroy chez Maupassant : trois jeunes gens montent à Paris, trois romans mesurent le prix du succès.

Écouter Le Père Goriot (extrait gratuit) →