Une famille au bord de l'implosion
Tartuffe ou l'Imposteur (1664-1669) est la comédie la plus dangereuse de Molière : interdite cinq ans, défendue par trois placets au roi, elle met en scène non pas un vice individuel mais une machine de destruction familiale — un faux dévot installé au cœur d'une maison bourgeoise, et un père de famille qui lui livre tout : sa fille, son bien, ses secrets. Voici les personnages de cette bataille domestique ; notre analyse des trois grandes comédies replace la pièce dans l'œuvre, et notre biographie de Molière raconte le scandale.
Tartuffe : l'imposteur qui a donné son nom au mensonge
Coup de génie dramaturgique : Tartuffe n'apparaît qu'à l'acte III — deux actes entiers le construisent par ouï-dire avant qu'il n'entre en scène, mortifiant sa chair en public et lorgnant les servantes en privé. Gros mangeur au teint fleuri sous ses airs de pénitent, il joue la dévotion comme un métier : directeur de conscience d'Orgon, il vise la dot, la femme et la maison. Sa grande scène — la tentative de séduction d'Elmire, avec sa casuistique huilée (« le ciel défend, de vrai, certains contentements ; mais on trouve avec lui des accommodements ») — a fait entrer le personnage dans la langue : un tartuffe désigne pour toujours l'hypocrite onctueux. Molière a pris soin d'une nuance capitale, martelée dans sa préface : Tartuffe n'est pas une attaque contre la religion, mais contre sa contrefaçon — ce qui ne l'a pas sauvé de la cabale des dévots.
Orgon : l'aveuglement volontaire
Le vrai sujet de la pièce n'est pas l'hypocrite : c'est sa victime consentante. Orgon, bourgeois cossu et père autoritaire, est entiché de Tartuffe au point d'en devenir comique et terrifiant à la fois — le célèbre « Et Tartuffe ? — Le pauvre homme ! », répété pendant que sa femme est malade, est l'un des mécanismes comiques les plus parfaits de Molière. Son aveuglement n'est pas bêtise : c'est un besoin — par dévotion mal placée, Orgon s'achète une supériorité morale sur sa famille, et Tartuffe lui sert d'instrument de pouvoir domestique. Il faudra la scène de la table (Orgon caché dessous pendant que Tartuffe courtise sa femme) pour lui ouvrir les yeux — trop tard : donation signée, cassette compromettante livrée. Sa trajectoire pose la question la plus moderne de la pièce : pourquoi voulons-nous être trompés ?
Elmire et Dorine : les deux intelligences de la maison
Elmire, seconde épouse d'Orgon, jeune, élégante et d'un sang-froid remarquable, est la stratège du camp familial : c'est elle qui conçoit et exécute le piège de la table, prenant le risque de jouer la séductrice pour faire tomber le masque — scène scabreuse et virtuose où elle tousse en vain pour alerter un mari qui tarde à sortir de sous le meuble. Dorine, suivante de Mariane, est la voix du bon sens populaire et le meilleur rôle comique de la pièce : impertinente, lucide dès le premier vers, elle dit tout haut ce que la maison pense tout bas et mène la résistance quand les maîtres capitulent. Molière distribue ainsi la clairvoyance : aux femmes et aux domestiques — jamais au chef de famille.
La famille en ordre de bataille
Mme Pernelle, mère d'Orgon, ouvre la pièce par une scène d'anthologie : elle passe en revue toute la maisonnée pour l'insulter membre par membre — exposition parfaite, et preuve que l'aveuglement est héréditaire : elle ne se rendra qu'après tout le monde, quand la ruine est consommée. Damis, le fils impétueux, dénonce Tartuffe trop tôt et sans preuve : son emportement offre à l'imposteur sa plus belle victoire — le faux dévot s'accuse lui-même avec tant d'humilité qu'Orgon chasse son propre fils et le déshérite. Mariane, la fille docile, manque d'épouser Tartuffe sur ordre paternel — son dépit amoureux avec Valère, orchestré par Dorine, est la respiration comique de la pièce. Cléante, enfin, beau-frère d'Orgon, est le porte-parole de la mesure : ses tirades distinguant vraie et fausse dévotion sont l'assurance-vie théologique de Molière face à la censure.
Le dénouement, et ce qu'il dit
Acte V : Tartuffe démasqué possède tout — la donation, la cassette — et jette la famille dehors avant de la dénoncer au pouvoir. Le salut vient d'un coup de théâtre assumé : l'Exempt, envoyé du roi, arrête l'imposteur au moment de son triomphe, car le prince « voit clair dans les cœurs ». Dénouement de commande, disent les manuels — hommage stratégique au protecteur royal, sûrement ; mais aussi constat lucide : dans la logique interne de la pièce, rien ne pouvait plus arrêter Tartuffe. Il faut un deus ex machina parce que l'hypocrisie, une fois armée juridiquement, gagne. Trois siècles et demi plus tard, la mécanique n'a pas pris une ride — les répliques cultes de Molière non plus, et le théâtre classique vous tend les bras pour la suite.
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