L'homme le plus cité de la langue française
On cite Molière sans le savoir, à table, au bureau, dans les journaux : ses répliques sont devenues des proverbes, des expressions, des réflexes de langue. En voici dix, avec leur pièce, leur situation exacte et ce qu'elles sont devenues — parce qu'une réplique culte citée hors contexte perd toujours la moitié de son sel.
1. « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » (Les Fourberies de Scapin)
Scapin veut soutirer de l'argent au vieux Géronte : il lui raconte que son fils, monté par politesse sur une galère turque, est retenu en otage contre cinq cents écus. L'avare, déchiré entre son fils et sa bourse, répète huit fois la même plainte : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » — en cherchant chaque fois une échappatoire (envoyer la justice ? se livrer à sa place ?). L'expression dit depuis : s'être fourré soi-même dans une situation impossible. Anecdote savoureuse : Molière a emprunté la réplique au Pédant joué de Cyrano de Bergerac — le vrai, l'écrivain, dont nous racontons la légende dans notre résumé de la pièce de Rostand. Accusé de plagiat, Molière aurait répondu : « Je prends mon bien où je le trouve. »
2. « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » (Le Tartuffe)
Tartuffe, le faux dévot, tend un mouchoir à la servante Dorine pour cacher sa gorge — « par de pareils objets les âmes sont blessées ». Dorine rétorque qu'il est bien sensible à la tentation, et que pour elle, il pourrait être « nu du haut jusqu'en bas » sans que « toute sa peau » la tente. La réplique est devenue le symbole de toutes les pruderies hypocrites — on la cite dès qu'une vertu affichée protège un appétit caché. Tout Tartuffe est dans ces deux vers : le censeur est un obsédé.
3. « Il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien » (Le Bourgeois gentilhomme)
M. Jourdain, bourgeois enrichi qui s'achète une éducation de gentilhomme, découvre auprès de son maître de philosophie que tout ce qui n'est pas vers est prose — donc qu'il fait de la prose depuis toujours. Son émerveillement (« faire de la prose sans le savoir ») est devenu l'expression désignant ceux qui pratiquent une chose savante sans la connaître. La scène est double : on rit de Jourdain, mais sa joie d'apprendre est si sincère qu'on l'aime — c'est le secret du personnage.
4. « Le petit chat est mort. » (L'École des femmes)
Arnolphe, qui a fait élever Agnès dans l'ignorance totale pour s'en faire une épouse docile, lui demande les nouvelles de la maison. Réponse de la jeune fille : « Le petit chat est mort. » Quatre mots qui disent tout : le vide où on l'a tenue — et l'innocence qui va se retourner contre son geôlier, car Agnès, en découvrant l'amour, apprendra à penser en une pièce. La réplique sert depuis à moquer les réponses d'une candeur désarmante. Elle est aussi l'acte d'accusation le plus court jamais dressé contre l'éducation des filles au XVIIe siècle.
5. « Vous l'avez voulu, George Dandin » (George Dandin)
Riche paysan qui a épousé une aristocrate pour l'honneur, George Dandin est trompé, humilié et contraint de s'excuser à genoux devant ceux qui l'offensent. Sa célèbre apostrophe — « Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, George Dandin, vous l'avez voulu » — est le reproche qu'il s'adresse à lui-même : tu as voulu monter, voilà le prix. On la cite à quiconque récolte ce qu'il a semé. C'est la pièce la plus amère de Molière sous ses habits de farce.
6. « Qu'allait-il faire… » n'est pas seul : « La belle chose que de savoir quelque chose ! » (Le Bourgeois gentilhomme)
Autre perle de M. Jourdain, soupir d'extase devant chaque miette de savoir qu'on lui vend. La phrase s'emploie aujourd'hui au premier degré comme au second — émerveillement sincère ou moquerie du pédantisme —, et c'est cette réversibilité qui la rend si utile : Molière fournit toujours l'ironie et son antidote dans la même réplique.
7. « On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps ! » (Le Dépit amoureux)
Le valet Mascarille, sommé de risquer sa peau, invente cette défense de la couardise devenue l'une des maximes les plus citées de la langue — à l'appui, selon l'humeur, de toutes les prudences et de tous les carpe diem. Peu savent qu'elle vient d'une comédie de jeunesse de Molière : la postérité trie parfois une pièce entière pour n'en garder qu'un vers parfait.
8. « Nous avons changé tout cela » (Le Médecin malgré lui)
Sganarelle, fagotier promu médecin par la bastonnade, place le cœur à droite et le foie à gauche. Quand on lui fait remarquer l'erreur : « Oui, cela était autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle. » La réplique sert depuis trois siècles à moquer les réformateurs qui rebaptisent leur ignorance « modernité ». La satire des médecins est le grand fil rouge de Molière — qui mourut, ironie totale, en jouant Le Malade imaginaire.
9. « Qui se sent morveux, qu'il se mouche » (L'Avare)
Harpagon, sur le point d'annoncer une décision qui fâche, prévient la compagnie par ce proverbe retourné en défi : que ceux qui se sentent visés se dénoncent eux-mêmes. L'expression — comprise aujourd'hui comme « que celui qui se reconnaît dans la critique en fasse son profit » — passe pour populaire ; c'est du Molière au mot près.
10. « Tarte à la crème ! » (L'École des femmes)
Arnolphe cite avec délices la réponse qu'une femme parfaitement sotte fit un jour au jeu du corbillon — « Qu'y met-on ? — Une tarte à la crème » — comme idéal d'épouse. Les ennemis de Molière s'emparèrent de la réplique pour prouver la vulgarité de la pièce ; Molière contre-attaqua dans La Critique de l'École des femmes en ridiculisant ces puristes. Résultat : « tarte à la crème » désigne depuis les formules toutes faites qu'on ressasse — exactement ce que ses détracteurs faisaient de sa réplique. La langue a donné raison à Molière, comme d'habitude.
Prolonger
Ces dix répliques mènent aux pièces, toutes en accès gratuit sur Lectrya. Pour l'itinéraire : notre biographie de Molière (dont le vrai nom occupe une place dans nos pseudonymes d'écrivains), l'analyse des trois grandes comédies, et le panorama du théâtre classique français. Un personnage de Molière figure aussi en bonne place parmi les noms propres devenus noms communs — devinez lequel.
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