Une culpabilité très moderne
C'est une confession qu'on entend souvent, à mi-voix : « J'ai écouté Germinal… mais bon, je ne l'ai pas vraiment lu. » Comme si l'oreille était une porte de service de la littérature, et l'œil l'entrée des honnêtes gens. Cette culpabilité mérite qu'on s'y arrête — parce qu'elle repose sur une idée historiquement récente de ce qu'est « lire », et que ni l'histoire du livre ni les sciences cognitives ne la confirment vraiment.
La littérature est née orale
Rappel utile : pendant la plus grande partie de son histoire, la littérature s'est écoutée. L'Iliade et L'Odyssée ont été composées par et pour des chanteurs professionnels, les aèdes, des siècles avant d'être fixées par écrit — nous racontons cette histoire étonnante dans notre article sur la question homérique. La Chanson de Roland était déclamée par des jongleurs, Le Roman de Renart nourrissait les veillées. Dans l'Antiquité et une bonne partie du Moyen Âge, même la lecture solitaire se faisait à voix haute — saint Augustin s'étonne, dans ses Confessions, de voir Ambroise de Milan lire « des yeux seulement », tant la chose était inhabituelle.
Et l'âge d'or du roman n'a pas rompu avec la voix : au XIXe siècle, on lisait le feuilleton du journal à haute voix en famille ou à l'atelier ; Dickens remplissait des théâtres avec ses propres romans ; Flaubert hurlait ses phrases dans son « gueuloir » pour les éprouver. Une phrase de Flaubert est littéralement conçue pour l'oreille. Le livre audio n'est pas un raccourci moderne : c'est un retour au canal historique de la littérature.
Ce que disent les sciences cognitives
Reste la question sérieuse : comprend-on aussi bien ? Les travaux disponibles convergent vers une réponse nuancée mais rassurante. Pour des textes narratifs, les études comparatives — dont une expérience souvent citée de Beth Rogowsky (2016), qui comparait écoute, lecture et combinaison des deux sur le même livre — ne trouvent pas de différence significative de compréhension ni de mémorisation entre l'audio et l'imprimé. Le psychologue cognitiviste Daniel Willingham, qui a consacré un livre à la lecture, résume : une fois le décodage automatisé (vers la fin du primaire), comprendre un récit mobilise essentiellement les mêmes processus mentaux, que les mots entrent par l'œil ou par l'oreille.
Les nuances existent, et il faut les dire. Pour les textes très denses — argumentation serrée, manuels, ces pages qu'on relit trois fois —, l'imprimé garde l'avantage : l'œil revient en arrière plus facilement que le doigt ne rembobine. L'audio est aussi plus vulnérable à la distraction : l'esprit qui vagabonde perd le fil sans s'en apercevoir, là où la page l'attend. En revanche, l'audio apporte des choses que la page n'a pas : la prosodie — l'ironie d'une phrase de Voltaire ou de Maupassant s'entend avant de se comprendre —, l'incarnation des dialogues, et l'accès à la littérature pour tous ceux à qui la page est difficile : malvoyants, dyslexiques, ou simplement lecteurs fatigués du soir.
Le vrai critère : ce qu'il reste après
Posons la question autrement. Qu'est-ce qui « compte » : l'organe utilisé, ou l'expérience faite ? Si, trois semaines après, vous portez encore la fin du Comte de Monte-Cristo, si le Horla vous a inquiété, si une phrase de Nerval vous revient sans prévenir — l'œuvre a fait son travail. Personne n'a jamais soutenu qu'assister à une représentation de Phèdre « comptait moins » que lire la pièce ; le théâtre est pourtant de la littérature reçue par l'oreille. Le roman écouté relève exactement du même statut.
Notre conseil n'est donc pas de choisir un camp, mais d'utiliser chaque canal pour ce qu'il fait de mieux : l'audio pour le récit, le trajet, le soir, les retrouvailles avec un texte connu ; la page pour l'étude, l'annotation, les proses difficiles. Les deux se combinent d'ailleurs très bien — sur Lectrya, chaque livre audio a son texte intégral en lecture gratuite, et beaucoup d'auditeurs font l'aller-retour.
Par où commencer
Si cette absolution vous suffit, le catalogue compte 127 classiques, chacun avec un extrait gratuit de cinq minutes : voyez notre guide complet du catalogue, la sélection des 12 meilleurs titres pour débuter, ou — retour aux sources oblige — L'Odyssée, qui attendait ce moment depuis vingt-huit siècles.
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