Trente-trois pièces, dix immortelles
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière (1622-1673), a écrit une trentaine de pièces en vingt ans de course permanente — troupe à faire vivre, roi à divertir, cabales à survivre. Une dizaine d'entre elles sont devenues le socle du théâtre français : on les joue chaque soir quelque part dans le monde, et la Comédie-Française, née de sa troupe, porte toujours son surnom de « Maison de Molière ». Voici le top 10 du dramaturge, dans un ordre assumé — les monuments d'abord — avec pour chacune l'essentiel : l'histoire, la grande scène, la raison de sa survie. Pour la vie derrière les pièces, notre biographie de Molière.
Le trio des chefs-d'œuvre absolus
1. Tartuffe (1664-1669). Le faux dévot installé dans une famille qu'il dévore : la comédie la plus dangereuse de Molière — cinq ans d'interdiction, une bataille qui faillit lui coûter sa troupe. La scène de la table (le mari caché sous le meuble pendant que l'imposteur courtise sa femme) reste un sommet du théâtre mondial, et le nom du personnage est devenu un nom commun. Notre galerie complète des personnages.
2. Dom Juan (1665). Écrite en trois mois pour remplacer Tartuffe interdit, et interdite à son tour : le grand seigneur méchant homme, le blasphème en prose, la statue qui marche — la pièce la plus libre et la plus moderne de Molière, celle que les metteurs en scène retournent depuis quatre siècles sans en toucher le fond.
3. Le Misanthrope (1666). Alceste veut qu'on soit sincère dans un monde qui vit de mensonges polis — et il aime Célimène, reine de ce monde. La comédie la plus grave de Molière : on y rit, et l'on ne sait jamais tout à fait de qui. « La raison n'est pas ce qui règle l'amour » — la pièce entière tient dans ce vers.
Les machines comiques parfaites
4. L'Avare (1668). Harpagon, sa cassette, ses enfants sacrifiés à l'or : l'obsession portée à l'incandescence comique — le monologue de la cassette volée, où l'avare s'attrape lui-même par le bras, est le morceau le plus fou du répertoire. La pièce se lit gratuitement sur Lectrya : L'Avare, et notre triple analyse la met en regard de Tartuffe et du Misanthrope.
5. Le Bourgeois gentilhomme (1670). M. Jourdain découvre qu'il fait « de la prose sans le savoir » et rêve de noblesse jusqu'à la mamamouchi finale : la comédie-ballet parfaite, écrite avec Lully — la satire sociale la plus joyeuse du répertoire.
6. Les Fourberies de Scapin (1671). « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » : Molière rend à la farce ses lettres de noblesse — le valet génial, le sac, les coups de bâton. La pièce préférée des collégiens depuis trois siècles, et ce n'est pas un hasard : c'est la plus pure machine à rire de la langue.
7. Le Malade imaginaire (1673). Argan, hypocondriaque tyrannisé par ses médecins, la servante Toinette déguisée en docteur, le latin de cuisine de la cérémonie finale — et l'Histoire qui dépasse la fiction : Molière, réellement malade, s'effondre en scène à la quatrième représentation, dans le rôle du faux malade, et meurt le soir même. La légende du théâtre commence là.
Les indispensables du second cercle
8. L'École des femmes (1662). Arnolphe séquestre une jeune fille pour s'en fabriquer une épouse docile — et l'amour rend Agnès intelligente. Premier grand scandale, première grande comédie « sérieuse » : la question de l'éducation des filles, posée en plein XVIIe siècle. « Le petit chat est mort » — la réplique la plus faussement innocente du répertoire.
9. Les Femmes savantes (1672). La pédanterie en jupons et le pauvre Chrysale qui voudrait dîner : plus fine qu'elle n'en a l'air — Molière n'y attaque pas le savoir des femmes, mais le snobisme qui s'en sert, et « qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » y est passé en proverbe.
10. Les Précieuses ridicules (1659). Un acte, un triomphe : la petite farce des deux provinciales éblouies par de faux marquis lance la formule Molière — prendre un travers du jour et le pousser jusqu'au ridicule héroïque. Tout le reste sort de là.
Par où commencer
Trois portes selon le profil : Les Fourberies de Scapin pour rire sans préalable, L'Avare pour la machine parfaite (texte gratuit ici), Le Misanthrope pour découvrir que Molière est aussi un moraliste déchirant. Les répliques cultes font un excellent apéritif, notre analyse des trois grandes comédies le plat de résistance — et pour situer le dramaturge dans son siècle face à Corneille et Racine, le guide du théâtre classique.
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