Le problème des citations sur la lecture
Internet déborde de citations sur les livres — dont une bonne partie n'a jamais été écrite par leurs auteurs supposés. Voici une sélection différente : quinze citations vérifiées, chacune avec son œuvre d'origine (souvent lisible gratuitement sur Lectrya, où vous pourrez la retrouver dans son contexte) — suivies de trois célèbres apocryphes à ne plus recopier.
Les classiques fondateurs
1. Montaigne — « C'est la meilleure munition que j'aie trouvée à cet humain voyage. » (Essais, III, 3, « De trois commerces »). Le « commerce des livres », dit Montaigne, est le plus sûr des trois plaisirs de sa vie : il console de la vieillesse et de la solitude, et attend patiemment qu'on ait besoin de lui. Notre guide des Essais y mène.
2. Descartes — « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés. » (Discours de la méthode, première partie, 1637). La phrase exacte ajoute un raffinement souvent coupé : une conversation « étudiée », où les auteurs ne nous montrent que « les meilleures de leurs pensées ». Le Discours s'écoute en livre audio sur Lectrya.
3. Montesquieu — « L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture ne m'ait ôté. » (Mes pensées). Souvent citée en version simplifiée (« Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé »), l'originale est plus belle — et authentique, elle.
4. La Bruyère — « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ouvrage : il est bon, et fait de main d'ouvrier. » (Les Caractères, « Des ouvrages de l'esprit »). Le meilleur critère critique jamais formulé — en une phrase.
5. Voltaire — « Le plus grand service qu'on puisse rendre aux hommes, c'est de leur apprendre à lire. » (attribué avec de bonnes raisons à ses carnets ; l'esprit est en tout cas partout dans son œuvre, qui fit de l'alphabet une arme). À défaut de certitude absolue sur la lettre, la pensée est documentée — nous la classons ici avec cette réserve honnête.
Les intimes
6. Rousseau — « Je ne sais comment j'appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c'est le temps d'où je date sans interruption la conscience de moi-même. » (Confessions, livre I). La lecture comme acte de naissance : les nuits entières passées à lire des romans avec son père, « jusqu'au chant des hirondelles ». À écouter dans Les Confessions en audio.
7. Flaubert — « Ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre. » (Lettre à Louise Colet, puis reformulé à Mlle Leroyer de Chantepie, juin 1857). Le programme de toute une vie en trois mots — d'un homme qui écrivait, lui, pour les mêmes raisons. Notre biographie de Flaubert raconte le personnage.
8. Proust — « Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. » (Sur la lecture, 1905, repris dans Journées de lecture). Première phrase du plus beau texte jamais écrit sur l'acte de lire — par l'auteur de la madeleine, évidemment.
9. Jules Renard — « Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux. » (Journal). La citation anti-angoisse par excellence : la pile de livres non lus, retournée en promesse. L'auteur de Poil de Carotte a laissé dans son Journal des dizaines de traits de cette justesse.
10. Kafka — « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » (Lettre à Oskar Pollak, 27 janvier 1904). La plus radicale de la liste : un livre qui ne nous « mord » pas, écrit-il dans la même lettre, ne vaut pas d'être lu. À réserver aux jours de courage.
Les romanciers en action
11. Hugo — « L'invention de l'imprimerie est le plus grand événement de l'histoire. » (Notre-Dame de Paris, livre V : « Ceci tuera cela »). Le chapitre entier — l'archidiacre comparant le livre et la cathédrale — est la plus grande méditation romanesque sur l'écrit. Contexte complet dans notre guide des personnages du roman.
12. Flaubert encore — Emma Bovary « cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. » (Madame Bovary, I, 5). La citation-avertissement : le portrait de la lectrice qui demande aux livres un mode d'emploi du bonheur. Tout le bovarysme est né de cette phrase.
13. Montesquieu encore — « Les livres sont des amis froids et sûrs. » (attribué de longue date ; on trouve la formule exacte chez… Victor Hugo, dans un carnet — la paternité flotte entre les deux). Nous la donnons pour ce qu'elle est : belle, ancienne, et de source disputée — la transparence fait partie du contrat de cet article.
14. George Sand — « Le livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme. » (Histoire de ma vie). De la romancière qui apprit à lire dans les champs du Berry — et dont le nom lui-même est une histoire.
15. Daudet — « Les bibliothèques sont un peu comme les pharmacies : il s'y trouve des remèdes pour tous les maux. » (esprit provençal oblige, la formule circule sous des formes voisines depuis ses contemporains ; l'idée d'une « librairie-pharmacie » remonte en réalité à l'Antiquité — l'inscription « remède de l'âme » ornait la bibliothèque de Thèbes selon Diodore de Sicile). Encore une généalogie plus intéressante que la fiche de citation.
Les trois fausses à ne plus recopier
« Lire, c'est boire et manger. L'esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. » Attribuée partout à Victor Hugo — introuvable dans ses œuvres. « Un livre est un ami qui ne trompe jamais. » Attribuée tour à tour à Des Barreaux, Pixérécourt et quelques autres : c'est une devise d'imprimeur du XVIIIe siècle, pas une phrase d'écrivain identifiable. « La lecture est une amitié. » Souvent donnée seule comme du Proust : c'est un fragment déformé de Sur la lecture, où Proust dit précisément l'inverse-mieux — la lecture est une amitié sans les servitudes de l'amitié, « débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres ». L'original vaut toujours mieux que la carte postale.
Moralité : les grandes phrases sur la lecture méritent ce qu'on doit aux livres eux-mêmes — être lues à la source. Elles y sont toujours plus intelligentes.
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